Les compagnies pétrolières disent vouloir développer les énergies renouvelables. Peut-on les croire ? Peut-on leur faire confiance ?

Les compagnies pétrolières dites ‘majors’ disent vouloir développer fortement les énergies renouvelables, les énergies non carbonées. Ils veulent en finir avec la réputation de pollueurs qui est la leur et devenir des acteurs globaux de l’énergie. Peut-on les croire ? Peut-on leur faire confiance ?

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La crise économique qui a fait suite à la crise sanitaire liée au Covid 19, n’a pas épargné les compagnies pétrolières et gazières ; loin de là !

     [   Mais avant d’aller plus loin dans notre interrogation et pour bien en comprendre les enjeux, deux précisions sont nécessaires.

Tout d’abord, il faut préciser que le terme ‘compagnies pétrolières’ recouvre un grand nombre de sociétés très diverses.

– Il y a d’abord les 5 majors : le hollandais Royal Dutch/Shell, les américains Exxon Mobil et Chevron, le britannique BP et, last but not the least, le français Total. Ces entreprises privées se caractérisent par leur présence sur tous les continents et par le fait que leurs activités couvrent toute la chaine pétrolière et gazière (exploration, extraction, raffinage / transformations, stockage et transport des produits, distribution). Ce sont ces compagnies dont il va être question dans cet article.

– Il y a ensuite les compagnies nationales détenues par quasiment tous les pays producteurs de pétrole ; elles gèrent la production nationale et, pour certaines d’entre elles, opèrent dans d’autres pays que le leur, concurrençant ainsi les majors. Elles détiennent environ 95% des réserves mondiales de pétrole et de gaz.

– Enfin, il y a des myriades d’autres sociétés gravitant dans ce monde du pétrole et du gaz ; en particulier des compagnies indépendantes de plus petite taille que les majors (on peut citer ici le français Maurel & Prom, peu connu du grand public) et les sociétés parapétrolières qui fournissent des services principalement pour l’exploration et l’extraction.

Il faut ensuite préciser qu’avant d’être une victime collatérale du coronavirus, le marché mondial du pétrole était secoué par une guerre mondiale des prix qui a été déclenchée par l’Arabie Saoudite et la Russie. Il n’est pas mon propos d’approfondir ce sujet, mais pour bien en montrer l’ampleur, considérons quelques chiffres :

– le baril de Brent de la Mer du Nord (l’un des principaux pétroles bruts servant de référence au niveau mondial) s’échangeait début janvier 2020 autour de 70 $ ; il est descendu en avril en dessous de 20 $. Aujourd’hui, les cours du baril de Brent tournent autour de 45 $.

– Et s’agissant du pétrole WTI (West Texas Intermediate), autre cours de référence du pétrole, alors que le prix de son baril était à plus de 60 $ dollars début janvier, le 20 avril 2020 il était… négatif ! Les opérateurs ont payé leurs acheteurs pour qu’ils les ‘débarrassent’ de leurs barils afin de ‘faire de la place’, les producteurs ayant tardé à réduire leur production dans un marché saturé, et pour limiter leurs coûts de stockage.   ]

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La crise économique a donc fortement touché les cinq compagnies pétrolières dites majors. Pour le deuxième trimestre 2020, les pertes qu’elles ont annoncées sont abyssales : 53 milliards de dollars soit environ 46 milliards d’euros ! Dont 8.4 milliards de dollars pour Total, notre ‘champion tricolore’.

La raison première de ces pertes catastrophiques est le ralentissement de l’activité économique au niveau mondial combiné à des prix bas, la faiblesse de la demande prolongeant et amplifiant la guerre des prix mentionnée ci-dessus. La demande en pétrole a en effet fortement chuté : de nombreux secteurs économiques – notamment le transport aérien – et industriels ont été quasiment à l’arrêt pendant plusieurs semaines.

Mais la principale composante en est les pertes dites ‘exceptionnelles’ liées à la révision opérée par ces entreprises de la valeur de leurs actifs – des biens inscrits à leur bilan. Il s’agit tout d’abord de leurs réserves pétrolières ; elles ont été évaluées sur un prix du pétrole en baisse notable et qui devrait le rester. Mais les majors ont aussi acté l’abandon de certains gisements, ceux dont l’extraction est la plus chère mais aussi ceux (parfois les mêmes) dont le coût en termes d’image est élevé ; leur valeur comptable qui se chiffraient parfois en centaines de millions de dollars, a été ramenée à zéro. Ou encore l’arrêt de certains investissements en cours dont la rentabilité à court et moyen terme n’est plus assurée. Ainsi, Total a procédé à des dépréciations exceptionnelles (c’est le terme consacré) pour 8.1 milliards de dollars incluant notamment l’abandon de l’exploitation de ses gisements canadiens de sables bitumineux dont l’extraction s’annonçait être une catastrophe écologique.

Mais les majors ont aussi acté dans leurs comptes, l’importance de plus en plus grande (et de plus en plus inquiète) portées par les populations aux problématiques liées au réchauffement climatique et l’accentuation de la demande de transition énergétique. Ils ont aussi tenu compte de l’amplification des risques et des menaces auxquels ils vont être confrontés. C’est pour eux, à terme, une question d’argent ; et de survie !

Les politiques visant à réduire les consommations d’énergie fossiles vont s’amplifier et la demande d’hydrocarbures va se réduire dans des proportions très notables ces prochaines années et décennies (BP prévoit une diminution de 40% à l’horizon 2030) ; les banques font l’objet de pressions pour qu’elles ne financent plus les programmes d’investissement portant sur les énergies fossiles et pour qu’elles se tournent vers les énergies décarbonées ; des pressions s’exercent aussi sur les banques centrales pour qu’elles excluent de leurs opérations de refinancement les prêts portant sur l’exploitation des énergies fossiles (pétrole, gaz, charbon) ; certains fonds d’investissement commencent déjà aujourd’hui à se détourner de ces financements- dans le contexte aussi, il est vrai, d’une demande de combustibles carbonés clairement et durablement orientée à la baisse…

Il est à craindre cependant qu’à (très) court terme, à l’instar de tous les grands groupes internationaux (et même nationaux), les majors n’utilisent le prétexte du Covid 19 pour conduire nombres de changements, nombres de restructurations ; et ceci à marche forcée et avec le minimum de négociations tant en interne (en particulier les salariés avec la volonté de réduire autant se faire que peut le coût de ces « ressources humaines » – i.e. en licenciant) que vis-à-vis de l’extérieur (états, sous-traitants, réseaux de distribution). Des réductions d’effectifs ont d’ores et déjà été annoncées par ces groupes.

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Mais dans le même temps, les majors ont pris des engagements à investir des milliards de dollars dans les énergies moins émettrices de gaz à effet de serre, dans les énergies à faible émission de carbone.

Il ne faut pas négliger le fait que depuis quelques années, les majors diversifient leurs activités dans d’autres secteurs que les hydrocarbures et investissent notamment dans les énergies renouvelables : Total dans le photovoltaïque où ses ambitions sont fortes, Royal Dutch Shell dans l’éolien, notamment en mer, BP dans le solaire et dans les bornes de recharge des véhicules électriques…

Du greenwashing ? Très certainement jusqu’à peu. Mais cela peut devenir, cela est en fait devenu une impérieuse nécessité pour le long terme pour ces compagnies pétrolières.

Les majors – pour être précis, leurs dirigeants et leurs actionnaires – n’effectuent pas ce changement radical de cap parce qu’ils sont convaincus ; ils le font parce qu’ils y sont contraints et forcés. Sinon, très rapidement, la valeur boursière des sociétés qui ne le font pas, va se dégrader (et, si je peux me permettre cette litote, leurs actionnaires ne seront pas contents). Et s’ils persistent à ne pas faire ce virage, ils ne survivront pas !

Mais ne soyons pas naïf. Tant qu’il y aura une demande de pétrole et de gaz, ces groupes se battront pour y répondre. Et le pétrole reste aujourd’hui (et demain) indispensable pour alimenter la croissance de la Chine, de l’Inde, des pays émergents.

Ne nous leurrons pas non plus. Les compagnies pétrolières continueront de pratiquer toutes les opérations – et toutes les ‘magouilles’ – permettant de ‘créer de la valeur’ pour les actionnaires : versement de dividendes, rachat d’actions, optimisation fiscale, corruptions plus ou moins discrètes, malversations diverses et variées, pratiques anti-concurrentielles, ‘conflits’ avec des populations locales…

Et nous pouvons être sûr que ces majors utiliseront toutes les possibilités légales pour que les états financent le plus possible leurs recherches. En France, Total utilisera autant se faire que peu le Crédit d’Impôt Recherches – CIR, le Crédit Impôts Innovation – CII, les subventions publiques, les avances remboursables, les commandes publiques, les partenariats de recherche…

Ceci, bien entendu, sans que les pratiques d’optimisation fiscale pratiquées à l’échelle mondiale par cette compagnie pétrolière ne soient remises en cause. Total est en effet régulièrement épinglé pour le faible niveau des impôts qu’il paye en France. Selon diverses estimations, ce groupe devrait payer 30 à 40 fois le montant dont il s’acquitte réellement.

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Il ne faut pas oublier non plus que les cours du pétrole et du gaz élevés favorisent la transition énergétique en rendant plus compétitives les autres sources d’énergie et en incitant les consommateurs à réduire leur consommation de combustibles fossiles. Des prix bas peuvent contrecarrer cette tendance.

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Alors oui ! On peut croire les compagnies pétrolières dites majors – je n’ose pas dire ces acteurs globaux de l’énergie – quand elles disent qu’elles veulent développer fortement les énergies non carbonées, les énergies renouvelables.

Mais je suis nettement plus réservé quant à savoir si on peut leur faire confiance. Ces majors travaillent avant tout pour eux-mêmes et non pas pour le bien commun. Il se trouve juste qu’aujourd’hui, les deux coïncident ! Tout simplement parce que, à plus ou moins longue échéance, c’est leur survie qui est en jeu.

Que ce soit en termes de respect de l’environnement et de réchauffement climatique mais aussi de pratiques sociales / sociétales et fiscales, il nous faudra donc rester très très très vigilant !

5 réflexions sur « Les compagnies pétrolières disent vouloir développer les énergies renouvelables. Peut-on les croire ? Peut-on leur faire confiance ? »

  1. Merci pour cet article. Je suis persuadé qu’elles sortiront gagnantes de l’histoire. Oui, il y a du greenwashing. Mais il y a aussi que si cela aboutit, ils en tireront beaucoup d’argent et répartiront ainsi les sources d’énergie et un très bon retour sur investissement. En investissant aujourd’hui, ils minimisent les risques de demain. Et ils ont le cash pour le faire.

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    1. C’est probable que ces compagnies pétrolières s’en sortent gagnantes. Et que leurs dirigeants et leurs actionnaires en soient très contents.
      Mais il y a un risque dont je n’ai pas parlé et qui, me semble-t-il, est très réel. Et, soyons honnête, je souhaite qu’il intervienne !
      Ces groupes privés ne peuvent s’en sortir que si la fourniture d’énergie (de la production à la distribution au consommateur final) est / reste du domaine concurrentiel et privé et ne devienne pas un service public.
      Mais un mouvement comme celui que l’on constate pour l’eau n’est pas à exclure. Par le passé, dans la droite ligne de la pensée néolibérale / ultralibérale, une large accaparation par le secteur privé de la distribution de l’eau est intervenue. Mais on constate une volonté de plus en plus marquée des pouvoirs publics à travers le monde (poussés par leurs concitoyens et électeurs et pour différentes raisons) pour une renationalisation de cette ressource indispensable. D’autant plus qu’il y a un risque non négligeable que l’eau, qui est un bien commun et non pas la propriété de certains, devienne de plus en plus rare.
      Même chose du soleil, du vent, des fleuves et des rivières, de la puissance des océans, de la chaleur de la Terre… ; ce sont des biens communs. Leur « exploitation » et la distribution de l’énergie qui en est tirée doit être du domaine public et non privé. D’autant plus qu’on ne peut pas exclure que l’abondance que, globalement au niveau mondial, nous connaissons aujourd’hui, ne perdure pas !

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      1. Très juste. Un gros enjeu des temps à venir. Privatiser les bénéfices tirés par l’exploitation des biens communs. Ou considérer l’ensemble de la chaine comme du bien commun et concéder l’exploitation de parties de la chaine à des sociétés privées.

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      2. C’est tout à fait ça.
        Ou dit autrement, c’est revenir sur la théorie néolibérale qui prône que les choses sont mieux faites, de façon plus efficace et plus efficiente, quand elles le sont par le secteur privé. Ce qui a conduit depuis 40/50 ans à la privatisation de l’eau (on en revient), de l’énergie (notre sujet), des chemins de fer, des télécommunications, etc… La liste est longue comme un jour sans pain !
        Ah oui ! Et n’oublions surtout pas ! Aussi la privatisation de missions régaliennes : la santé (on en voit le succès), l’éducation (idem), la sécurité, la justice (on délègue au privé le jugement – le plus souvent non contradictoire – et l’application de sanctions : loi Avia, personnes habilitées à verbaliser pour le non-respect du récent confinement, stationnement…)…

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