« Hidden Figures » : « Les figures de l’ombre »

Ce film très prenant raconte le destin exceptionnel de trois femmes en Virginie, dans l’Amérique du ‘sud profond’ ségrégationniste et raciste, pendant les années 1960. Trois femmes intelligentes, talentueuses, combatives et… noires.

Tout d’abord, il faut pointer dans le titre de ce film un jeu de mot que la traduction en Français ne montre pas. ‘Figures’ signifie aussi en anglais ‘chiffres’. Les chiffres cachés font ainsi écho à ces figures de l’ombre, ces calculatrices noires qui les manipulaient et à qui ce film rend hommage.

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Je ne veux pas faire ici la biographie de ces femmes et de la carrière qu’elles ont toutes trois menées à la NASA. Quelques mots toutefois, juste pour les présenter brièvement.

Katherine Johnson a travaillé à la NASA de 1953 à 1986. Elle était mathématicienne et était notamment spécialisée dans l’établissement des trajectoires des vols dans l’espace. Son nom a été donné au centre de recherche informatique du site de la NASA à Hampton, Virginie.

Dorothy Vaughan était mathématicienne et informaticienne. Elle a intégré la NASA (alors NACA) en 1943 dans une section de femmes mathématiciennes afro-américaines qui travaillaient séparées – ségréguées – de leurs homologues blanches. Elle en prendra la tête quelques années plus tard ; c’était la première fois qu’une personne noire prenait la direction d’un service à la NASA. Elle se dirigera ensuite vers les services informatiques et y travaillera jusqu’en 1971.

Mary Jackson est entrée à la NASA en 1951, en tant que mathématicienne également. Quelques années après, elle reprendra des études et, malgré les obstacles, deviendra la première femme noire d’Amérique – et de la NASA – ingénieure en aéronautique. Se heurtant au plafond de verre empêchant les femmes d’atteindre certaines fonctions, elle s’oriente en 1979 vers les services administratifs où elle travaillera dur pour avoir un impact sur l’embauche et la promotion des femmes à la NASA. Elle y est restée jusqu’à son départ, en 1985. Le bâtiment du siège de la NASA à Washington porte son nom.

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Dans le film, l’évolution de ces trois femmes est avant tout un combat personnel et, d’une certaine façon, individualiste. Même si Dorothy Vaugham dit bien que : « chaque avancement est un avancement pour nous toutes ».

Il ne faut pas occulter que dans leur vie, elles ont lutté pour l’égalité des individus, quelle que soit la couleur de leur peau ou leur sexe. Mary Jackson dans son dernier poste occupé à la NASA a œuvré pour les conditions d’emploi et d’avancement des femmes de toutes couleurs ; Katherine Johnson et Dorothy Vaughan ont été des membres actifs de la première société universitaire créée par et pour les femmes afro-américaines ; Mary Jackson a encadré des scouts pendant plus de 30 ans…

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Ce film raconte le combat de ces trois femmes pour se faire reconnaitre et s’imposer dans un univers dominé par les préjugés raciaux et machistes. Monde dans lequel les femmes peuvent se révéler pires que les hommes ; à regarder attentivement le comportement de Vivian Mitchell, emmurée dans ses préjugés mais qui, comme d’autres, les remet en cause et les fait évoluer au fil du temps.

Nous sommes en effet dans le sud des Etats-Unis, en Virginie, état ségrégationniste à l’époque racontée. On voit bien ce racisme ordinaire et institutionnalisé tout au long du film. Celui qui fait qu’une femme noire entrant dans un bureau ne peut être là que pour vider les poubelles !

Racisme ordinaire au travail où les toilettes pour les blancs et les ‘personnes de couleur’ sont séparées tout comme le sont les cafetières ; ou encore les employés lorsqu’ils sont rassemblés en l’honneur des futurs astronautes. Dans la ville où les fontaines à eau pour les blancs sont distinctes de celles pour les noirs et où l’avant des bus est réservé aux blancs et l’arrière aux noirs. Dans l’éducation où il faut l’autorisation d’un juge pour que Mary Jackson puisse suivre des cours du soir qui se déroulent dans un lycée réservé aux blancs (« mais seulement les cours du soir » a précisé le juge).

Ce climat ségrégationniste en arrive à inhiber ceux qui en sont les victimes et qui fait qu’ils en viennent à entretenir une pensée et un discours auto-discriminatoires, auto-dévalorisants, auto-limitateurs. A preuve ce dialogue que je trouve très révélateur entre Mary Jackson et le directeur de son unité (version imaginaire de son mentor dans sa vie) qui l’informe d’un cursus d’ingénieur qu’elle devrait suivre :

– « Mr Zielinski, I am a negro woman. I’m not gonna to entertain the impossible (je suis une négresse – traduction littérale ; dans la traduction plus politiquement correcte, il est dit : je suis une femme noire. Je ne vais pas espérer l’impossible) ;

And I’m a Polish jewish whose parents died in a nazi prison camp. […] If you were a white man, would you like to be an engineer ? (et moi, je suis un juif polonais dont les parents sont morts dans un camp nazi. […] Si vous étiez un homme blanc, souhaiteriez-vous être ingénieur ?). »

I won’t have to. I’d already be one (Je n’aurais pas besoin de le souhaiter. Je le serais déjà). »

Le machisme au quotidien se déploie dans toute sa banalité, toute sa bêtise et toute sa petitesse. Une femme ne peut pas faire certaines choses car c’est inimaginable qu’une femme puisse le faire. Une femme ne peut pas mettre son nom sur un rapport scientifique à côté de celui d’un homme (blanc de surcroit). « Il s’agit d’une femme et il n’y a aucun protocole qui permette qu’une femme assiste à une réunion du Pentagone » comme le dit son chef direct pour y empêcher sa participation. Une femme ne peut pas reprendre des études pour avoir un diplôme réservé aux hommes, surtout si elle est noire.

Nous plongeons aussi dans la NASA au moment où la guerre entre les USA et l’URSS pour la conquête de l’espace, la compétition pour « toucher les étoiles » battent leur plein. On saisit bien la fièvre de tous ces mathématiciens, ingénieurs, physiciens, scientifiques mais aussi de toute l’Amérique dans cette course.

Nous voyons en direct les conséquences du progrès scientifique quand une innovation rend inutile toute une classe d’employés ; « le progrès est une arme à double tranchant » est-il rappelé. Ici, quand l’arrivée de l’ordinateur (computer en anglais) permet de se passer des calculateurs (computer en anglais) ; en fait des calculatrices noires mais aussi blanches qui savent cependant se reconvertir, comme Dorothy Vaughan et ses collègues du « West Area Computing Unit » dans l’informatique. Quoique ! La fiabilité des premiers ordinateurs n’a pas permis de se passer tout de suite des mathématiciennes calculatrices comme Katherine Johnson.

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Ce que ce film montre aussi, c’est que derrière quelques noms célèbres (ici, John Glenn et Alan Shepard), ce sont des centaines d’hommes et de femmes qui se sont mobilisés, chacune et chacun contribuant à l’œuvre commune. Beaucoup de figures de l’ombre en fait !

A voir donc ce très beau film qui aujourd’hui, dans ce contexte où le racisme sous toutes ses formes et toutes ses conséquences sont mis sous le feu des projecteurs, prend une résonnance particulière. Les choses peuvent changer dans les faits et dans les mentalités ! Les choses doivent changer ! Et ces trois femmes exceptionnelles montrent que c’est possible.

Made in Bangladesh

Je viens de regarder ‘Made in Bangladesh’. Très très beau film !

Cette œuvre de la cinéaste bangladaise Rubaiyat Hossain raconte l’histoire de Shimu, employée du textile à Dacca au Bangladesh, qui décide, avec l’appui de quelques collègues de monter un syndicat. Ce film montre ainsi les conditions de travail très dures de ces ouvrières, l’exploitation dont elles font l’objet, les salaires de misère qui leur permettent tout juste de (sur)vivre, le délabrement des locaux dans lequel elles travaillent (l’une des premières séquences du film est celle d’un incendie qui se déclare et qui déclenche la panique).

Ce film aborde aussi la condition de la femme dans une société bangladaise, majoritairement de confession musulmane, au caractère patriarcal très fort : « nous sommes des femmes. Fichues si l’on est mariée, Fichues si on ne l’est pas ».

Dans son combat, Shimu doit ainsi se battre contre ses patrons, tous des hommes, d’autant plus virulents qu’ils ne veulent pas de syndicats dans leur usine et qu’ils sont pleins de préjugés machistes. Elle doit aussi se battre contre son mari (au chômage) pour pouvoir continuer à monter cette organisation syndicale. Elle doit enfin se battre contre une administration (personnifiée par une femme sans réelle pouvoir et par son chef, un homme), au mieux tatillonne et pleine d’inertie (volontaire ?), au pire corrompue.

Ce film effleure aussi le rôle libérateur de l’éducation. Par son étude du Code du travail, Shimu montre à ses collègues qu’elles peuvent lutter, ensemble en étant organisées, contre les abus qu’elles subissent (le décalage dans le paiement d’heures travaillées, le caractère illégal du renvoi d’une de leurs collègues).

Mais surtout, ce film, sorti en décembre 2019, est une dénonciation d’une mondialisation qui n’hésite pas à exploiter sans aucun état d’âme et sans aucune vergogne ces ouvrières.

Un dialogue entre Shimu et la militante féministe qui l’épaule dans son combat :

– « Combien de ces tee-shirts fabriquez-vous chaque jour ?

– 1650.

– Dis-toi que deux ou trois de ces tee-shirts valent un mois de ton salaire ».

Dialogue qu’il faut rapprocher de la visite de l’usine par deux donneurs d’ordres occidentaux. Ils s’inquiètent, sans insister, sur les conditions de sécurité mais surtout, ils font remarquer que les prix sont trop élevés ! Et accessoirement, que l’usine n’est pas conforme.

En novembre 2012, un incendie dans un usine textile près de Dacca a fait plus de 110 morts. Elle fabriquait des vêtements destinés pour la plupart à l’exportation vers les pays occidentaux. Elle avait pour clients des marques internationales du textile.

En avril 2013, 1129 employés du textile sont morts et au moins 350 autres ont ‘disparu’ dans l’effondrement du Rana Plaza, l’immeuble dans lequel ils travaillaient. Les entreprises clientes du Rana Plaza étaient aussi essentiellement des marques internationales d’habillement ou des groupes, notamment français, de la grande distribution.

Et on pourrait continuer longtemps le macabre décompte d’une multitude d’accidents n’ayant fait, chacun, ‘que’ quelques victimes !

D’un côté, l’industrie textile représente 80% des exportations du Bangladesh et emploie 4 millions de personnes, à 85% des femmes ; sans doute la main-d’œuvre la moins chère du monde. Mais cette industrie a permis de faire chuter de plus de 20% le taux d’extrême pauvreté dans le pays en une quinzaine d’années.

De l’autre côté, on peut facilement parler d’esclavage quand on regarde les conditions de travail et les salaires de ces ouvriers et ouvrières, encore aujourd’hui.

Quel dilemme !!! Continuer à acheter des vêtements venant du Bangladesh mais aussi du Pakistan, d’Inde, de Chine ? Ne pas le faire ?

Ou militer pour que les bénéfices qui profitent essentiellement aux groupes internationaux soient mieux répartis. Et notamment, qu’une part plus importante soit consacrée à une rémunération décente de l’ensemble de ces travailleurs et à la mise en place de bonnes conditions de travail et de sécurité dans les usines.

C’est sans doute une solution !