Banque Centrale Européenne et changement climatique

[ Cet article dont je suis l’un des co-auteurs, a initialement été publié sur le site de l’Institut Rousseau. Vous pouvez l’y consulter ICI ]

Intégration des enjeux climatiques dans la politique monétaire de la Banque centrale européenne : après ces premiers pas, la route reste encore longue

La BCE reconnait son rôle en matière de risque climatique : il était temps !

« La Banque Centrale Européenne prend de nouvelles mesures visant à intégrer le changement climatique à ses opérations de politique monétaire ». Tel est le titre du communiqué que la BCE vient de publier 1. Les dispositions suivantes seront mises en œuvre :

  • La BCE intégrera désormais des critères relatifs à la performance climatique des entreprises dans le cadre de son programme d’achat d’obligations d’entreprises (« Corporate Sector Purchase Program », CSPP) ;
  • La BCE limite la part des titres liés à des entreprises polluantes admise comme garantie des emprunts des banques auprès des banques centrales des États européens, sous la forme d’une décote automatique de la valeur des titres les plus vulnérables aux risques climatiques 2 ;
  • La BCE contrôlera le respect par les entreprises de l’obligation de publier leurs informations climatiques (directive dite « Corporate Sustainability Reporting », CSRD), sous peine de les exclure de ses mécanismes de garantie de crédit ;
  • La BCE renforcera ses efforts d’évaluation et de gestion des risques climatiques, notamment par lamise en place d’un ensemble de normes communes pour intégrer les risques liés au climat dans les notations produites par les systèmes d’évaluation du crédit par les banques centrales nationales.

L’Institut Rousseau se réjouit de constater que la BCE sort de son positionnement attentiste en matière de risque climatique. Pour la première fois, elle reconnait explicitement la nécessité de prendre en compte le changement climatique dans ses opérations de politique monétaire, à rebours du ferme attachement au principe de neutralité des marchés qu’elle brandissait jusqu’alors pour justifier son manque de volontarisme à l’égard des enjeux climatiques. La BCE et ses dirigeants reconnaissent finalement le rôle primordial et moteur qu’ils doivent jouer dans l’indispensable transition que doit mener le système financier, au-delà des déclarations de principe. Ceci en particulier dans la juste appréciation des risques que constituent les actifs échoués, ces prêts mis en place à destination des filières dépendantes du charbon, du pétrole et gaz, et qui pâtiront de la transition écologique à venir (voir la note de l’Institut Rousseau qui traite du risque que représentent particulièrement les actifs fossiles : « actifs fossiles, les nouveaux subprimes »3).

Si les actions associées ne sont pas suffisamment ambitieuses, les déclarations de la BCE ne constitueront que les perles d’un très beau collier

La BCE admet finalement la validité des arguments des économistes qui appelaient intégrer les risques climatiques au cadre de politique monétaire européen – comme l’Institut Rousseau l’a fait dans nombre de ses travaux. Les raisons énoncées par la BCE pour justifier ce changement, toutes pertinentes et justifiées, ne constituent toutefois à ce stade que les perles d’un très beau collier.

Ainsi, la BCE reconnait que l’inclusion de critères liés aux risques climatiques permettra de « réduire le risque financier lié au changement climatique dans le bilan de l’Eurosystème ». Elle se dit prête à « soutenir la transition écologique de l’économie » pour permettre un « alignement sur les objectifs de l’accord de Paris et les objectifs de neutralité climatique de l’UE » (voir à ce sujet le rapport de l’Institut Rousseau sur les investissements nécessaires pour atteindre les objectifs de neutralité carbone en 2050 4).

La BCE cite également la nécessité d’« intégrer les questions liées au changement climatique au cadre de politique monétaire de l’Eurosystème »  et enfin d’« inciter les entreprises et les établissements financiers à faire preuve de davantage de transparence en ce qui concerne leurs émissions de carbone, et à les réduire » (voir à ce sujet la note de l’Institut Rousseau appelant à une réforme de la règlementation financière en matière de climat 5).

On pourrait croire, à la lecture de ce communiqué, qu’au-delà des grandes déclarations de principe, la BCE et ses dirigeants prennent enfin conscience du rôle moteur et primordial qui doit être le leur dans la réorientation des flux financiers vers des produits soutenables du point de vue écologique, et dans la meilleure appréciation des risques que constituent les actifs « fossiles » mentionnés plus haut.

Les premiers pas effectués par la BCE démontrent effectivement un revirement de doctrine bienvenu, qui était attendu depuis que la revue stratégique de politique monétaire 6 en juillet dernier avait posé les prémisses d’une modification du cadre d’intervention, malgré le fait que la BCE n’avait alors pas explicitement accepté de renoncer à la doctrine de la « neutralité de marché ». Ce principe désigne le fait que la BCE s’efforçait jusqu’à présent d’investir dans des actifs financiers qui représentent fidèlement la masse de titres financiers en circulation, afin de ne pas créer de distorsion sur les marchés. Cela l’a empêchée jusqu’ici d’imposer des critères écologiques dans ses stratégies d’investissement. Le communiqué du 4 juillet 2022 représente donc un tournant majeur, en ce que la BCE reconnait pour la première fois explicitement la nécessité de prendre en compte le changement climatique dans ses opérations de politique monétaire, à rebours, peut-on espérer, du ferme attachement au principe de neutralité de marché dont elle faisait preuve jusqu’alors. Cette modification traduit un changement profond dans la manière d’envisager les risques climatiques et environnementaux, et reflète un consensus concernant la légitimité de l’action de la BCE dans le cadre de son mandat actuel pour lutter contre les dérèglements climatiques et favoriser la transition.

Toutefois, cette première avancée notable ne doit pas éclipser le fait que ces annonces demeurent pour l’heure largement insuffisantes au vu de l’ampleur considérable des changements à mener, et de l’urgence de la tâche.

Le périmètre et les délais de mises en œuvre des mesures annoncées : limites majeures de l’initiative de la BCE

Concernant les programmes d’achat, il faudra savoir ce que la BCE entend par « des émetteurs présentant de bons résultats climatiques » vers lesquelles elle veut orienter ses réinvestissements. La définition donnée, à savoir les entreprises ayant « une bonne performance climatique (qui) sera caractérisée par de faibles émissions de gaz à effet de serre, des objectifs ambitieux de réduction des émissions de carbone et des déclarations satisfaisantes en matière de climat », est très large et particulièrement floue. Elle devra notamment être précisée afin d’exclure les entreprises dont les plans d’alignement sont trop peu crédibles et relèvent avant tout d’une démarche de « greenwashing ».

L’une des limites principales de la mesure est que l’intégration de ces critères d’analyses environnementaux ne s’appliquera pour commencer qu’« aux seuls instruments de dette négociables émis par des entreprises n’appartenant pas au secteur financier (sociétés non financières) ». Cela signifie que cette mesure concernera exclusivement le programme d’achat du secteur privé (CSPP), soit une fraction minime des programmes d’achat d’actifs de la BCE qui sont essentiellement dédiés aux obligations souveraines d’États européens (« Public Sector Purchase Programme », PSPP). Par ailleurs, il est à noter que ces programmes avaient pour objectif initial de stimuler l’inflation afin qu’elle atteigne son objectif d’inflation de 2 %, conformément à la mission fixée par le traité fondateur de la Banque centrale européenne. Compte-tenu des niveaux récents d’inflation, qui dépassent très largement la cible de 2 % (8,1 % en mai 2022 puis 8,6 % en juin 2022), la BCE a annoncé en juin son intention de réduire progressivement ces programmes, jusqu’à l’arrêt complet 7. Ainsi, la décision d’inclure des critères climatiques dans le programme d’achat de titres de dettes émis par des entreprises intervient à quelques temps de la fin du programme, et sera donc suivi d’effets probablement très limités. Pour aller plus loin, la BCE pourrait instaurer un programme d’achats spécifique, ciblé et de long terme de titres émis par des entités ayant l’obligation d’investir dans la reconstruction écologique, notamment des banques publiques d’investissement.

Par ailleurs, la BCE entend désormais limiter « la part des actifs émis par des entités à empreinte carbone élevée qui peuvent être apportés en garantie par des contreparties dans le cadre d’emprunts auprès de l’Eurosystème ». Elle annonce également que désormais, « l’Eurosystème tiendra compte des risques liés au changement climatique lors de ses révisions des décotes appliquées aux obligations d’entreprise utilisées comme garanties ». Cette évolution s’inscrit en cohérence avec la suggestion de l’Institut Rousseau dans sa contribution à la consultation publique du Comité de Bâle sur le contrôle bancaire (CBCB) sur les risques climatiques 8. Elle pourrait en effet mener à appliquer une pondération de risque supplémentaire aux instruments financiers issus d’entreprise des filières et secteurs les plus intensifs en carbone, afin de refléter le risque additionnel pesant sur ces acteurs économiques qui seront les premiers affectés par les politiques publiques de transition écologique et énergétique. Toutefois, pour que les mesures annoncées soient suffisamment ambitieuses et contraignantes, la BCE devra préciser les critères retenus pour définir les « entités à empreintes carbone élevée ». Au-delà d’une simple décote, une partie de ces actifs devrait être tout simplement interdite comme collatéral au refinancement. Parmi ceux-là, les travaux de l’ONG Urgewalg qui a publié la « Global Oil and Gas Exit List » (GOGEL) recensent plus de 900 entreprises liées à l’industrie du pétrole et du gaz et qui couvre ainsi plus de 80% du secteur ainsi que la « Global Coal Exit List 10 » (GCEL) qui compte plus de 1000 entreprises du secteur du charbon.

Ces mesures auraient pour effet d’obliger les banques à renforcer leurs fonds propres et à les rendre ainsi plus à même de faire face aux crises qui pourraient survenir. Les stress-tests climatiques réalisés par la BCE en 2022, et dont les résultats ont été publiés le 8 juillet 11, démontrent explicitement la corrélation entre l’intensité carbone des expositions des banques et les probabilités de défaut associées à celles-ci. Par ailleurs, ces risques de perte augmentent à mesure que les entreprises, les banques et les États tardent à engager la transition. Pour des raisons tant économiques qu’écologiques, il est grand temps d’agir !

La BCE annonce toutefois que la mise en œuvre de ces dispositions interviendra « à mesure que la qualité des données relatives au climat s’améliorera ». En effet, les données financières propres à la vulnérabilité de chaque établissement manquent toujours (ex. : émissions de gaz à effet de serre associées à chaque ligne de prêt, diagnostic de performance énergétique de chaque bien sous-jacent à un prêt immobilier). En revanche, les études et travaux relatifs au climat rédigés par le GIEC, l’Agence Internationale de l’Energie, le Programme des Nations Unies pour l’Environnement, l’Organisation Météorologique Mondiale – pour ne citer que ceux-là – tout comme les scénarios climatiques développés par le NGFS, le Réseau des banques centrales et des superviseurs pour le verdissement du système financier 12 sont suffisamment élaborés pour rendre compte de l’urgence à agir. Bien qu’ils soient encore perfectibles, ces travaux permettent toutefois d’agir sur le fondement du principe de précaution, une disposition définie lors du sommet de Rio de 1992 selon laquelle, malgré l’absence de certitudes dues à un manque de connaissances techniques, scientifiques ou économiques, les acteurs publics et privés sont tenus de prendre des mesures anticipatives de gestion de risques pour éviter des dommages potentiels immédiats et futurs sur le climat et l’environnement.

L’absence d’encadrement des conséquences climatiques des flux financiers, marge de progression majeure du cadre de politique monétaire

Une autre limite majeure des annonces de la BCE est justement qu’elles ne limitent que très faiblement et très indirectement la capacité du système bancaire à financer les secteurs des combustibles fossiles. Et on sait aujourd’hui que les grands établissements financiers mondiaux ne s’en privent pas – et sont même particulièrement généreux 13.

D’autant plus que, dans le contexte international, l’urgence climatique est devenue… moins urgente aux yeux des décideurs politiques. Du fait de la crise énergétique découlant du conflit russo-ukrainien, les acteurs publics et privés renoncent progressivement aux mesures encadrant ou limitant la recherche et l’exploitation de nouveaux gisements de pétrole et de gaz, en particulier ceux en eaux profondes et dans l’Arctique ou ceux issus de la fracturation hydraulique, désastreuse pour les nappes phréatiques, l’environnement et le climat. Les entreprises européennes portent à elles seules un nombre important de fossiles de grande ampleur et engageants sur le long terme, d’ores et déjà lancés (ports méthaniers, gazoducs) ou en cours de financement (notamment East Gas Program, EACOP, etc.). Les banques européennes sont ou seront engagées dans le financement de tous ces projets, et augmenteront ainsi le volume de leurs actifs risqués.

Pour contribuer à enrayer efficacement le processus de dérèglement climatique, la règlementation financière devrait être structurée autour d’une approche duale, en encadrant à la fois les risques mentionnés plus haut que le changement climatique fait peser sur la stabilité financière, mais également ceux auxquels les acteurs financiers exposent l’environnement et la société. À cet effet, nous réaffirmons l’importance que les institutions économiques européennes accélèrent les travaux d’élaboration d’une taxonomie brune, c’est-à-dire d’une définition européenne commune des instruments financiers considérés comme préjudiciables à l’environnement : la transformation indispensable de notre économie passera par une réorientation des flux financiers vers des activités plus soutenables, et donc par un processus de sortie de ces investissements dits « bruns ». Pour y arriver, les régulateurs et superviseurs devront pouvoir se fonder sur une norme européenne commune sur laquelle établir les règles visant à dissuader ou interdire les investissements dans certains secteurs d’activités. En permettant d’interdire le financement des activités les plus polluantes, l’élaboration d’une taxonomie brune emportera des conséquences vertueuses systémiques sur l’ensemble du secteur économique.

Pour conclure, il faut reconnaitre à cette revue de politique monétaire le mérite, essentiellement symbolique, de rompre enfin avec l’illusion de la « neutralité de marché » brandie par la BCE pour justifier son inaction à l’égard des enjeux climatiques. En prenant acte de la nécessité d’agir pour contrôler davantage le système financier en la matière, et en entérinant sa capacité à agir en ce sens dans le cadre de son mandat actuel, la BCE ouvre la voie politique, juridique et technique à de futures mesures plus radicales qui permettront d’aligner les flux financiers sur les objectifs des accords de Paris. Toutefois, cet optimiste doit pour l’heure être tempéré par le caractère restreint des mesures annoncées par la BCE, qui n’auront finalement qu’un effet de contrainte minime sur les flux financiers en circulation actuellement. Cette insuffisance est encore renforcée par les indications de calendrier avancées par la BCE : affichant l’intention de laisser aux acteurs financiers le temps de s’adapter à l’évolution du cadre de politique monétaire, les mesures de la BCE n’entreront en vigueur que très graduellement entre 2024 et 2026 pour les plus tardives.

Les derniers volets du sixième rapport du GIEC parus au cours des derniers mois l’ont pourtant réaffirmé avec force : les acteurs publics et privés doivent prendre des mesures immédiates, et drastiques, pour espérer contenir le réchauffement climatique et l’érosion de la biodiversité à des niveaux soutenables pour l’avenir. En outre, les instruments présentés ici ne permettent pas d’imaginer la politique monétaire comme un véritable levier de la reconstruction écologique, ce qu’elle pourrait devenir si nous instaurions un financement monétaire de certaines dépenses écologiques, le financement long et à taux préférentiels des banques publiques d’investissements ou de fonds ad hoc agissant pour le climat, et cela grâce à des mécanismes de contrôle politique et citoyen qui lui font pleinement défaut aujourd’hui.


[1] Voir le communiqué de la BCE en juillet 2022 : https://www.ecb.europa.eu/press/pr/date/2022/html/ecb.pr220704~4f48a72462.fr.html

[2] Cette proposition avait notamment été faite dès février 2020 par Nicolas Dufrêne et Alain Grandjean dans « Une monnaie écologique » publié aux éditions Odile Jacob.

[3] Voir la note sur le site de l’Institut Rousseau : https://institut-rousseau.fr/actifs-fossiles-les-nouveaux-subprimes/

[4] https://institut-rousseau.fr/2-pour-2c-resume-executif/

[5] https://tnova.fr/ecologie/transition-energetique/lecologie-combat-du-siecle-la-transformation-de-la-finance-na-pas-eu-lieu/

[6] Voir le communiqué de la BCE en juillet 2021 : https://www.ecb.europa.eu/press/pr/date/2021/html/ecb.pr210708_1~f104919225.en.html

[7] Voir le communiqué de la BCE en juin 2022 : https://www.ecb.europa.eu/press/pr/date/2022/html/ecb.mp220609~122666c272.en.html

[8] Voir la contribution de l’Institut Rousseau pour le CBCB sur notre site : https://institut-rousseau.fr/consultations-en-matiere-de-reglementation-bancaire-ecologique-notre-reponse/

[9] Voir les travaux de l’ONG Urgewalg : https://gogel.org/sites/default/files/2021-11/urgewald%20GOGEL%202021%20Methodology.pdf

[10] Voir les travaux de l’ONG Reclaim Finance : https://reclaimfinance.org/site/wp-content/uploads/2021/10/Media-Briefing_GCEL_ENG_07102021.pdf

[11] Voir le communiqué de la BCE le 8 juillet 2022 : https://www.bankingsupervision.europa.eu/press/pr/date/2022/html/ssm.pr220708~565c38d18a.en.html

[12] Le NGFS met à disposition l’ensemble des données et variables climatiques, énergétiques et économiques modélisées pour 132 pays dont ceux de l’Union Européenne Ses travaux couvrent les risques de transition et les risques physiques liés au changement climatique :  https://www.ngfs.net/ngfs-scenarios-portal/

[13] Voir le rapport « Banking on climate chaos, fossile fuel finance report 2022 » https://www.bankingonclimatechaos.org/

La guerre en Ukraine doit accélérer la lutte contre le réchauffement climatique, pas le contraire

[ Cet article a initialement été publié sur le site de l’Institut Rousseau. Vous pouvez l’y consulter ICI ]

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« Nous marchons les yeux fermés vers la catastrophe climatique » ; 

« Si nous continuons comme ça, nous pouvons dire adieu à l’objectif de 1,5 °C. Celui de 2 °C pourrait aussi être hors d’atteinte ».

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Ce cri d’alarme lancé par le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, lors d’une conférence sur le développement durable organisée par The Economist à Londres le 21 mars, ne peut que nous conforter dans le sentiment d’urgence qui a conduit l’Institut Rousseau à publier, il y a quelques jours, son rapport « 2% pour 2°C » ; rapport qui montre qu’il est totalement réalisable que la France s’inscrive pleinement et de façon volontaire et irréprochable sur la trajectoire du respect des Accords de Paris.

Antonio Guterres ne peut que s’alarmer – et regretter – qu’en dépit de l’aggravation de la situation, les émissions de gaz à effet de serre des grandes économies du monde ont continué d’augmenter ces dernières années, faisant craindre un réchauffement supérieur à 2°C, voire “bien supérieur ». Contrairement à toutes les habitudes consistant à ne citer aucun pays en particulier, Antonio Guterres n’a pas hésité à pointer du doigt l’Australie et une « poignée de récalcitrants » pour ne pas avoir présenté de plans significatifs à court terme pour réduire leurs émissions. Il ne nommait pas alors expressément la Chine et l’Inde qui ont refusé d’adhérer pleinement à l’objectif de 1,5°C et de fixer des objectifs plus ambitieux de réduction des émissions à court terme.

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Antonio Guterres appuie alors sa réflexion sur le second volume de son 6e rapport d’évaluation sur le changement climatique que le GIEC a publié le 28 février 2022 [1] et qui est consacré aux impacts, à l’adaptation et aux vulnérabilités au changement climatique. 

Les conclusions des experts du GIEC dont les termes ont été négociés ligne par ligne par les 195 Etats membres, sont sans appel. Elles sont d’autant plus préoccupantes que les conséquences du réchauffement provoqué par les activités humaines se conjuguent au présent !

Sécheresses, inondations, canicules, incendies, insécurité alimentaire, pénuries d’eau, maladies, montée des eaux… De 3,3 à 3,6 milliards de personnes – sur 7,9 milliards d’humains – sont déjà « très vulnérables » au réchauffement climatique.

Dans le premier volet de son évaluation publiée en août dernier, le GIEC estimait que le mercure atteindrait le seuil de +1,5°C de réchauffement autour de 2030, soit bien plus tôt que prévu et de manière bien plus sévère. Il laissait toutefois une porte ouverte, évoquant un retour possible sous +1,5°C d’ici la fin du siècle en cas de dépassement. Le deuxième volet publié le mois dernier souligne que même un dépassement temporaire de +1,5°C provoquerait de nouveaux dommages irréversibles sur les écosystèmes fragiles, avec des effets en cascade sur les communautés qui y vivent, souvent les moins aptes à y faire face.

Le troisième volume du 6e rapport du GIEC [2] consacré aux solutions pour atténuer le changement climatique a été publié le 4 avril. Dans le communiqué de presse qui accompagne cette publication, les scientifiques du GIEC préviennent que pour « limiter le réchauffement à environ 1,5 °C, les émissions mondiales de gaz à effet de serre devraient atteindre leur valeur maximale avant 2025 puis diminuer de 43% d’ici à 2030 ». Nous avons trois ans pour conserver un monde ‘vivable’ ; si nous restons sur la trajectoire actuelle, le réchauffement serait de l’ordre de 3,2°C à la fin de ce siècle ! 

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Tout au long des 3 opus de ce 6e rapport, les experts du GIEC démontrent l’urgence à agir face aux risques croissants et de plus en plus visibles de l’élévation des températures ; risques qui vont s’amplifier avec « chaque fraction supplémentaire de réchauffement ». Ils démontrent aussi les conséquences de l’inaction sur toutes les populations (tant celles des pays riches que celles des pays moins favorisés et tant sur leur santé physique que mentale), sur les systèmes socio-économiques, sur les écosystèmes (qu’ils soient terrestres, d’eau douce ou marin) et sur la biodiversité. Encore et encore, ces scientifiques veulent nous convaincre que « le changement climatique menace le bien-être de l’humanité et la santé de la planète ». 

Ils veulent aussi – et peut-être surtout – en convaincre les dirigeants et les décideurs pour les faire adhérer à l’idée qu’une gouvernance globale (i.e. impliquant tous les pays) et inclusive (i.e. fondée sur l’équité et sur la justice sociale et climatique), des politiques adaptées et de long terme et des efforts financiers très importants sont indispensables. Ils veulent ainsi les convaincre que les décisions politiques doivent dépasser les échéances électorales !

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L’invasion de l’Ukraine par la Russie pourrait pénaliser encore plus les actions en faveur du climat. Pour répondre à la crise climatique, nous avons besoin de paix, de solidarité, de coopération entre tous les États. Ainsi, par exemple, le Conseil de l’Arctique auquel la Russie participait, a suspendu tous ses travaux. Cet organisme intergouvernemental qui coordonne la politique dans cette région traite notamment des questions liées à l’exploration, à l’extraction des ressources et aux études d’impact environnemental ; sachant que l’Arctique est, après la forêt amazonienne, le deuxième plus grand puits de carbone au monde et que, pour l’instant, les mécanismes de la fonte du pergélisol et ses conséquences sont assez peu connues.

De nombreux pays, y compris en Europe, se sont engagés dans une recherche effrénée de nouveaux approvisionnements en gaz et pétrole pour remplacer leurs importations russes, confortant ainsi leur dépendance aux combustibles fossiles. Insistant sur l’urgence due au contexte actuel, les entreprises du pétrole et du gaz commencent quant à elles à « suggérer » de lever les mesures les limitant dans la recherche et l’exploitation de nouveaux gisements, en particulier ceux en eaux profondes et dans l’Arctique ou ceux de gaz de schiste qui, faut-il le rappeler, sont désastreux pour les nappes phréatiques et pour le climat. 

Cela est totalement à rebours des préconisations de tous les scientifiques ; non seulement ceux du GIEC mais aussi ceux du Programme des Nations Unis pour l’Environnement, de l’Agence internationale de l’Énergie ou en France, du Shift Project, de négaWatt, de l’Institut Rousseau, de RTE, de l’ADEME… Tous prônent une réduction drastique de l’usage des combustibles fossiles et un développement rapide et important des alternatives à leur utilisation. 

En Europe et en particulier en France, les lobbys de l’agro-industrie et tous les tenants d’une agriculture intensive et productiviste s’activent depuis son annonce pour tenter de réduire la portée de la stratégie « de la ferme à la fourchette », volet agricole du Pacte vert pour l’Europe – Green Deal – porté par la Commission européenne et visant à mettre en place un système alimentaire plus durable à l’horizon 2030. Arguant des conséquences de la guerre en Ukraine sur la sécurité alimentaire, ils avaient amplifié leurs actions. Ils viennent d’obtenir satisfaction ! 

Lorsqu’elle a présenté le 23 mars ses mesures d’urgence pour préserver la sécurité alimentaire mondiale et pour soutenir les agriculteurs et consommateurs européens touchés par les conséquences de la guerre en Ukraine, la Commission européenne a accepté de déroger temporairement aux règles régissant les terres à laisser en jachère pour la biodiversité. Elle a aussi mis en suspens le texte relatif à la limitation de l’usage des pesticides et des engrais d’ici 2030. Édulcorant ainsi très fortement les stratégies « de la ferme à la fourchette » et « biodiversité » qu’elle porte et réduisant à peau de chagrin une part notable de ses ambitions pour une agriculture respectueuse de l’environnement et du climat ! 

Certaines organisations professionnelles militent aussi – et le gouvernement français actuel semble aller dans leur sens – pour l’adoption de mesures visant à « simplifier » le droit de l’environnement dans le but de « faciliter » l’implantation des activités industrielles et de raccourcir les délais de traitement des dossiers pour les porteurs de projets industriels et logistiques. Ceci, est-il affirmé, dans l’optique de construire le plus rapidement possible, une plus grande autonomie stratégique et énergétique.

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L’urgence climatique est, aujourd’hui plus que jamais, un sujet qui doit être au cœur de nos préoccupations

Le contexte actuel doit nous inciter à aller encore plus vite dans les politiques énergétiques visant à abandonner les énergies fossiles et dans celles visant à développer l’agroécologie et l’agriculture biologique en remplacement des pratiques conventionnelles. Il ne doit surtout pas servir de prétexte à un ralentissement des efforts à faire ! 

N’oublions pas qu’il n’y a qu’une seule Terre, qu’une seule humanité, qu’un seul futur !  


[1] https://www.ipcc.ch/report/ar6/wg2/

[2] https://www.ipcc.ch/report/ar6/wg3/

Une réglementation bancaire écologique : la réponse de l’Institut Rousseau à la consultation du Comité de Bâle

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[ Cet article dont je suis le co-auteur, a d’abord été publié sur le site de l’Institut Rousseau. Vous pouvez l’y consulter ICI ]

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Le Comité de Bâle sur le contrôle bancaire (CBCB) qui rassemble les superviseurs bancaires de nombreux pays et qui est en charge des standards réglementaires pour les banques à l’échelle mondiale, a ouvert une consultation publique sur les risques climatiques.

Les banques comptent parmi les principaux bailleurs de fonds des entreprises et des projets liés aux combustibles fossiles cause du changement climatique. Et leurs financements aux filières, tant du pétrole et du gaz que du charbon, sont toujours aussi importants contrairement à ce que ces établissements financiers veulent nous faire croire. Les analyses, études, enquêtes réalisées ces derniers mois par de nombreuses associations (Oxfam, Reclaim Finances, Les Amis de la Terre, Urgewald, Attac pour n’en citer que quelques-unes) vont à l’encontre du discours rassuré que les banques tentent de porter sur le sujet.  

Même si elles continuent aujourd’hui de largement sous-estimer ce risque, les banques seront fortement impactées par les événements liés au climat.

Cette consultation doit déboucher sur un nouvel ensemble de principes mondiaux concernant la manière dont les banques gèrent et les autorités de surveillance supervisent les risques financiers liés au changement climatique. On ne peut qu’espérer que le résultat de cette consultation ne soit pas très éloigné des réels enjeux climatiques et que les décisions prises soient fortes. Nous y contribuons pour que les avis des lobbys bancaires, toujours très actifs lors de ces consultations, ne soient pas les seuls à être pris en compte.

L’Institut Rousseau a donc décidé d’apporter sa contribution à cette consultation ; ce qui a été fait le 15 février 2022

En voici le texte :

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« Les actifs liés au financement des énergies fossiles constituent un double risque : un risque pour le climat et un risque pour la stabilité financière et monétaire. Or les banques continuent de financer toutes les activités de ces filières ; que ce soit l’exploration, l’extraction et toutes les activités qui y sont liées (études sismiques, obtention des permis d’exploration) ainsi que le stockage, le commerce et le transport du brut et des hydrocarbures. Voire elles augmentent leurs concours ! [1]

Tous ces actifs vont très probablement devenir des « actifs échoués » c’est-à-dire des actifs ayant fortement perdu de leur valeur et de leur liquidité. Car le respect de l’Accord de Paris entrainera une baisse importante et continue de l’utilisation des énergies fossiles. Or ce risque est actuellement très largement sous-estimé par les milieux financiers ; la dévalorisation de ces actifs fossiles, si elle n’est pas anticipée et accompagnée, pourrait produire d’importantes turbulences, voire générer une nouvelle crise financière d’ampleur.

Banquiers, superviseurs et grand public ne peuvent plus arguer aujourd’hui qu’ils n’ont pas une connaissance large de toutes les entreprises impliquées dans les énergies fossiles, tant conventionnelles que non conventionnelles – pétrole et gaz de schiste, forages en eaux profondes et en zones arctiques ; elles sont bien connues – et pas seulement des ‘majors’. Ainsi, l’ONG Urgewalg a publié le 4 novembre 2021 la ‘Global Oil and Gas Exit List’ (GOGEL)[2] qui recense plus de 900 entreprises liées à l’industrie du pétrole et du gaz et qui couvre ainsi plus de 80% du secteur. Cette liste complète la ‘Global Coal Exit List’ (GCEL) [3] qui compte plus de 1000 entreprises du secteur du charbon.

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Les 18 principes énoncés dans le document du Comité de Bâle, ‘Principles for the effective management and supervision of climate-related financial risks‘, sont très généraux et sont plutôt en deçà de ce que l’urgence climatique nécessiterait.

Ces principes en effet ne prennent pas en compte le risque ‘climat’ comme un risque en lui-même et par lui-même mais uniquement au travers des entreprises qui y sont exposées.

Et cela tant pour les risques identifiés aujourd’hui – comme ceux liés aux entreprises des filières des combustibles fossiles, objet de cette consultation – que pour les risques à venir qui ne manqueront pas de se faire jour. Par exemple, sur les entreprises de l’agro-industrie impliquées dans la production animale – non seulement bovine à l’origine aujourd’hui d’une très large part des émissions de CO2 et de méthane mais aussi porcine, ovine, avicole… – et son négoce, avec la diminution voulue et encouragée de la consommation de viande et avec une évolution souhaitée des pratiques intensives d’élevage ; par exemple aussi, les entreprises touchées directement ou indirectement par l’élévation du niveau des océans.

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1) Dans un rapport paru en juin 2021 sur le site de l’Institut Rousseau, « Actifs fossiles, les nouveaux subprimes ? Quand financer la crise climatique peut mener à la crise financière »[4], Gaël Giraud[5] et Christian Nicol[6] préconisaient la création de « fossil banks », structures de défaisance dans lesquelles seraient cantonnés les actifs fossiles des banques et qui conduiraient leur extinction progressive, de façon ordonnée.

Sans attendre la création de ces structures, il est indispensable d’avoir une connaissance précise et exhaustive de l’ensemble de ces financements. Les banques et établissements financiers doivent ainsi déclarer de façon régulière l’ensemble des encours portées par les contreparties œuvrant dans les filières des énergies fossiles – et, demain, dans les filières professionnelles et les zones géographiques identifiées comme présentant un risque climatique.

Cela permettra d’avoir une connaissance précise aux niveaux national et régional de ces financements et de leur évolution et pourra servir de base à la prise, si nécessaire, de mesures correctives.

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2) Les exigences en fonds propres au titre du pilier -1- doivent être fortement augmentées pour toutes les entreprises exposées à des risques financiers en liaison avec le climat.

Un des moyens possibles pour ce faire est d’attribuer à ces entreprises, du seul fait de leur activité dans certaines filières ou certains secteurs, une notation exprimant au minimum des réserves, sans dérogation possible. Et cela, que la notation des contreparties soit fondée sur une approche interne (IRB) ou externe. Ce faisant, ipso facto, les allocations en fonds propres devront être augmentées. En diminuant parallèlement le coussin d’actifs liquides de haute qualité, le ratio de liquidité à court terme des banques sera en conséquence renforcé.

Cette approche, en rupture nette avec ce qui se fait actuellement, rendra les banques plus solides et mieux à même de faire face aux risques que constituent dès aujourd’hui ces actifs ‘fossiles’.

Mais cela aura aussi pour effet d’exclure ces actifs des rachats d’actifs des banques centrales (‘quantitative easing’) et de la liste des collatéraux acceptés lors de leurs opérations de refinancement.

Ces mesures doivent ainsi être mises en œuvre de façon progressive mais, au vu de l’urgence climatique, rapide.

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Pour l’Institut Rousseau, son directeur, Nicolas Dufrêne »

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[1] https://reclaimfinance.org/site/2021/03/24/rapport-les-banques-francaises-plus-grands-financeurs-europeens-des-energies-fossiles-en-2020/

[2] https://gogel.org/sites/default/files/2021-11/urgewald%20GOGEL%202021%20Methodology.pdf

[3] https://reclaimfinance.org/site/wp-content/uploads/2021/10/Media-Briefing_GCEL_ENG_07102021.pdf

[4] https://institut-rousseau.fr/actifs-fossiles-les-nouveaux-subprimes/#_ftnref1

[5] Gaël Giraud est économiste et directeur de recherche au CNRS. Chef économiste à l’Agence Française de Développement (AFD), il est aujourd’hui directeur du Environmental Justice Program à l’Université de Georgetown, Washington DC, dont il est le fondateur.

[6] Christian Nicol est cadre dans une banque et militant écologique.

2% pour 2°C

Combien faudrait-il investir pour atteindre la neutralité carbone en 2050 ?

Gaël Giraud et 23 expertes et experts de l’Institut Rousseau (dont votre serviteur) ont travaillé pendant des mois à le quantifier, à chiffrer ‘ligne par ligne’ les investissements nécessaires. Le résultat ? 2%.

Il suffit de 2% du PIB pour limiter l’augmentation de la température à la fin de ce siècle dans les limites de l’accord de Paris.

Ce rapport est disponible sur le site de l’Institut Rousseau par ce lien :

https://institut-rousseau.fr/2-pour-2c-resume-executif/embed/#?secret=MaxEZ92wha#?secret=aFdBFPRVO2 https://institut-rousseau.fr/2-pour-2c-resume-executif/

Le film ‘Don’t Look Up’ d’Adam McKay dépeint la stupidité de notre monde politique.

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Voici le lien vers un très bel article du magazine ‘Jacobin’ qui analyse le film ‘Don’t look Up’. Film remarquable qui est sorti au moment de Noël sur Netflix. J’ai demandé à M. DeepL Traducteur de m’en faire la traduction ; je la partage ci-dessous.

https://jacobinmag.com/2022/01/adam-mckay-dont-look-up-climate-change-review?mc_cid=0a6102f906&mc_eid=c34b248f09

Ce film, si vous ne le savez pas déjà, est une allégorie sur le changement climatique et sur l’attitude de notre monde face à son annonce. Et tout comme dans la vraie vie en ce qui concerne le réchauffement climatique, dans ce film, ceux qui refusent de prendre en compte la réalité, « les méchants(,) sont une élite égocentrique et aveugle, et c’est leur cupidité, leur vénalité et leur stupidité qui les conduisent à des décisions diaboliques ». Et ne nous trompons pas ! « Ce sont les élites et les institutions du pays, y compris les médias, qui sont le vrai problème dans Don’t Look Up ». J’ai presque envie de rajouter : « et dans notre monde ».

Cette analyse d’un des magazines de la gauche américaine est percutante dans ce qu’elle montre de son pays ; et de notre monde largement ‘néolibéralisé’. Tout comme l’est ce film !

Tout comme le sont notre incompréhension, notre incrédulité, voire notre sidération ; tout comme le sont aussi notre colère et notre révolte quand on regarde le comportement – pour ne pas dire l’aveuglement – de nombre de nos dirigeants et décideurs face au réchauffement climatique, face à l’immense astéroïde qui fonce sur nous et dont les premiers effets se font sentir chaque jour de plus en plus fortement et nettement.

Film à voir ! Film dont il faut faire la promotion ! Film dont il faut rappeler et marteler que c’est une allégorie sur le réchauffement climatique et sur l’impasse sur laquelle nous sommes engagés en raison de la médiocrité et de la petitesse (pardonnez-moi de me répéter) de cette « élite égocentrique et aveugle », de sa cupidité, sa vénalité et sa stupidité !!!

Mais il y a une différence majeure : il est peut-être trop tard pour les personnages de ‘Don’t Look Up’, mais ce n’est pas le cas pour nous dans le monde réel. Prouvons à McKay qu’il a tort en ne partageant pas le sort de ses personnages ».

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PS : parmi les articles écrits sur ce film, à lire en particulier celui (en français) écrit par Nicolas Dufrêne, Directeur de l’Institut Rousseau (https://institut-rousseau.fr/) .

Cette analyse est faite sous un angle différent ; mais elle est tout aussi pertinente, intéressante et instructive !

https://usbeketrica.com/fr/article/don-t-look-up-peinture-de-l-absurde-en-taille-reelle?fbclid=IwAR1XX2jfVU-WA4DVhmIaymj1kpw0aevopWJ9Bo_-pCmuSO5T8niiW_MD7m0

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«««««««««« L’époque dans laquelle nous vivons est à la fois menaçante et incroyablement stupide. C’est l’un des traits caractéristiques de cette ère politique, et pourtant je ne vois pas beaucoup de films des années post-2016 qui capturent cette dynamique, ou même qui prennent la peine d’essayer, comme Don’t Look Up d’Adam McKay.

Les productions phares sur la politique du « P » majuscule dans les années Donald Trump avaient beaucoup de la première. Des véhicules comme The Post et The Comey Rule ont filtré les informations que nous avons tous regardées et lues après l’élection de 2016 à travers la lentille d’un thriller politique de style années 1970, et ont été célébrés pour avoir flatté les préjugés de l’establishment. Les héros étaient des institutions comme la presse et le FBI, défendant noblement les normes et la démocratie d’un assaut nixonien inégalé dans son danger. Ce n’est pas une coïncidence si cela s’est produit à une époque où une grande partie de l’establishment était convaincue d’être sur le point de découvrir un scandale d’espionnage tentaculaire et une conspiration dictatoriale tout à la fois.

Don’t Look Up est beaucoup plus adapté à la réalité que nous vivons actuellement. Il n’y a pas de méchant autoritaire qui met fin à la démocratie ; comme dans notre monde, la démocratie américaine du film a déjà été étouffée sous le poids de l’argent des oligarques et de la course au profit des entreprises. Il n’y a pas de conspiration diabolique secrète, du moins sous la forme salace que ces histoires de l’ère Trump ont imaginée ; les méchants sont une élite égocentrique et aveugle, et c’est leur cupidité, leur vénalité et leur stupidité qui les conduisent à des décisions diaboliques.

Le discours qui entoure actuellement le film vous a probablement appris qu’il s’agit d’une allégorie de la catastrophe climatique. Les astronomes Kate Dibiasky (Jennifer Lawrence) et Randall Mindy (Leonardo DiCaprio) découvrent qu’une comète de la taille du Mont Everest se dirige vers la Terre et déterminent (après avoir désespérément vérifié et revérifié) qu’elle est prête à provoquer un événement apocalyptique du type de celui qui a tué les dinosaures dans seulement six mois. Ils s’envolent bientôt pour Washington afin d’informer le président.

Le changement climatique est depuis longtemps comparé à l’approche d’un astéroïde par des scientifiques et des militants incrédules qui se demandent, tout en s’arrachant les cheveux, si nous répondrions avec le même déni et le même retard au genre de catastrophe planétaire immortalisée dans les superproductions de fin d’histoire comme Armageddon. Ces films nous ont conditionnés à supposer que non, nous mettrions sur pied une équipe de personnages courageux, rudes sur les bords mais avec beaucoup de cœur, qui, avec l’aide de la science moderne et de ressources gouvernementales illimitées, vaincrait le rocher spatial. Leurs seuls obstacles seraient leurs propres problèmes personnels, leur incapacité à travailler en équipe et l’immensité de la tâche elle-même.

McKay et David Sirota, le journaliste, collaborateur de Jacobin et ancien rédacteur de discours de Bernie Sanders qui a coécrit l’histoire du film, renversent ce scénario éculé. Et si le plus difficile n’était pas d’arrêter la catastrophe ? Et si le plus difficile était de convaincre les gens d’essayer ?

Dibiasky et Mindy sont frustrés à chaque étape de leurs efforts. Le directeur de la NASA – un donateur politique, apprend-on plus tard, qui n’a aucune formation en astronomie – ne les croit d’abord pas. La présidente Orlean (Meryl Streep) et son imbécile de fils et chef de cabinet, Jason (Jonah Hill), les ignorent d’abord, puis cherchent une raison pour retarder l’action ; les élections de mi-mandat approchent, après tout. La presse ne s’y intéresse guère, et le seul journal de l’establishment qui traite de l’histoire comme d’un blockbuster l’abandonne rapidement après que la Maison Blanche a contesté les données scientifiques. Le duo se retrouve dans une émission matinale populaire, mais un Dibiasky exaspéré est ignoré et moqué après ce qui ressemble à un effondrement à l’antenne.

Les choses ne s’arrangent guère lorsque le gouvernement finit par prendre la menace au sérieux, une version de ce qui pourrait arriver si les foreurs de pétrole de Michael Bay devaient opérer dans notre monde de polarisation culturelle, d’avidité effrénée et de psychose alimentée par les médias sociaux. Dans toute son absurdité, le film est une représentation déprimante et précise de cette époque spécifique, depuis le paysage médiatique insipide et les faiblesses du vedettariat des médias sociaux jusqu’à la publicité politique factice d’une mère de famille de banlieue qui dit sincèrement à la caméra que « les emplois que la comète va créer semblent formidables ».

Tout cela serait discutable si le film n’était pas bon. Heureusement, le film s’appuie sur les formidables performances comiques d’une équipe de choc – les deux acteurs principaux en particulier – qui continuent à nous intéresser à leurs personnages même s’ils nous mettent au défi de les abandonner. Mindy s’enivre de sa propre micro-célébrité et devient un peu plus qu’un agent du gouvernement. Dibiasky se retire complètement de la lutte dans une apathie maussade. C’est le fait de se souvenir de ce qui compte vraiment – le lien humain, les relations, les petits plaisirs comme s’asseoir autour d’une table pour dîner ensemble – qui les ramène du bord du gouffre, alors même que la planète glisse dessus. Le résultat est à la fois divertissant, tendu et dévastateur.

Rejeter le tournant anti-populiste

Le film s’écarte heureusement de l’une des pires impulsions du discours post-Trump et de ses tendances anti-populistes. Les critiques ont accusé les cinéastes de suffisance et de mépris pour les gens ordinaires, dépeignant un pays trop stupide pour se sauver lui-même. Ils ont tort.

Les gens du monde de Don’t Look Up ne sont décidément pas le problème. Les clients du bar amènent nos héros à dire l’horrible vérité sur l’inaction du gouvernement et réagissent avec inquiétude et violence. Un gentil garçon chrétien du Midwest, joué par Timothée Chalamet, suppose que la comète n’est pas réelle, mais change d’avis grâce à des preuves et à une persuasion extrêmement douce. Lors d’un rassemblement semblable à celui de Trump, Jason implore la foule de « ne pas regarder en l’air », jusqu’à ce qu’un participant au chapeau rouge le fasse et voit clairement la comète se diriger vers eux. « Putain, il nous a menti ! », crie-t-il.

Dans un renversement de la narration libérale dominante depuis 2016 – qui fait de tous les électeurs ordinaires de Trump des méchants irrécupérables et bigots, au point de fantasmer qu’ils perdent leur assurance maladie, ou rejette la faute sur les non-électeurs pour avoir laissé tomber leurs politiciens – ce sont les élites et les institutions du pays, y compris les médias, qui sont le vrai problème dans Don’t Look Up. Toutes corrompues par l’argent, elles induisent en erreur, manipulent et détournent le reste d’entre nous de ce qui compte vraiment. C’est peut-être la raison pour laquelle le film a été accueilli avec une hostilité surprenante par une grande partie de la presse traditionnelle, qui s’est surtout plainte du manque de subtilité du film.

Mais la subtilité n’est pas toujours une vertu. Strangelove, le classique de la guerre froide auquel le film de McKay a été comparé à juste titre, était loin d’être un cours magistral d’euphémisme, mettant en scène une armée américaine conseillée par un scientifique nazi doté d’une main sensible et meurtrière, et son plan final montrant un pilote de cow-boy jouissant pratiquement sur une ogive nucléaire en chute libre. Il y a différentes façons de faire un film, et tous les films sur le climat ne sont pas forcément l’excellent First Reformed de Paul Schrader. Les chiffres impressionnants de Don’t Look Up en streaming suggèrent que l’approche de McKay et Sirota a été la bonne pour leur objectif de secouer le public par les épaules et de le supplier de prêter attention.

Je ne suis pas non plus convaincu que le film soit aussi agressivement évident que ses détracteurs le prétendent. Ma première pensée après avoir vu le film a été pour sa retenue. Si vous ne faites pas partie de la minorité relative de personnes hyper conscientes du changement climatique ou si vous n’avez pas vu le film avant sa sortie, il y a peu de choses qui suggèrent son allégorie centrale, à part une poignée de brefs plans d’ours polaires et d’autres animaux sauvages dans des montages de fin du monde. Tout cela est suffisamment ambigu pour que, de manière anecdotique et sur la base de la réception du film jusqu’à présent, un nombre non négligeable de personnes aient pensé qu’il s’agissait en fait de la pandémie. Les critiques feraient bien de se rappeler que la plupart des gens ne sont pas des consommateurs d’informations habituels et très instruits comme eux.

Les comparaisons avec Folamour tiennent parce que les deux films font une chose similaire : ils prennent un élément de logique fondamentalement absurde et insensé qui est au cœur de notre politique – la politique nucléaire de destruction mutuelle assurée dans le film de Kubrick et le déni et même les illusions lucratives de la crise climatique dans celui de McKay – et les laissent jouer devant nous. Les résultats sont risibles et incroyables. Il est insensé que des personnes de pouvoir et d’influence mettent en péril l’arrêt de l’apocalypse littérale parce qu’elles y voient une opportunité de faire de l’argent ou parce qu’elles ne veulent pas parler des mauvaises nouvelles.

Et pourtant, c’est la réalité exaspérante de la crise climatique d’aujourd’hui, où des personnalités du monde des affaires et de la politique insistent sur le fait que la prévention d’un désastre planétaire est trop coûteuse et coûterait des emplois, et où le présentateur le plus progressiste des informations sur le câble justifie avec désinvolture l’absence de couverture climatique de sa chaîne par le fait qu’il s’agit d’un « tueur d’audience ». Pas plus tard que la semaine dernière, l’un des principaux journaux du pays a célébré avec joie le fait que les dirigeants du monde entier abandonnaient leurs engagements en matière de climat et « privaient la question de l’oxygène politique », ce qu’il appelle le « réalisme climatique ».

Pour toutes les critiques qui s’inquiètent du fait que le film sape son propre objectif, ou qu’il vole la vedette aux laborieux défenseurs du climat, il convient de se tourner vers les scientifiques et les militants. Le film y a reçu un accueil presque universellement positif, l’une des rares lueurs d’espoir dans une année pleine de nouvelles climatiques sombres. Les critiques sur son manque de subtilité n’ont pas touché les climatologues, qui considèrent les scènes où les astronomes tentent vainement de mettre en garde deux abrutis professionnels de l’information par câble non pas comme une satire exagérée, mais comme une réalité qu’ils ont vécue.

Le plus effrayant dans Don’t Look Up, c’est qu’aussi absurde qu’il soit, il exagère à peine. Une grande partie de notre élite politique est tout aussi avide et stupide, nos médias sont tout aussi insipides, et notre réponse à une catastrophe imminente est exactement aussi irrationnelle que dans le film. Mais il y a une différence majeure (et elle implique un spoiler) : il est peut-être trop tard pour les personnages de Don’t Look Up, mais ce n’est pas le cas pour nous dans le monde réel. Prouvons à McKay qu’il a tort en ne partageant pas le sort de ses personnages. »»»»»»»»»»»

A la veille de la COP26, il faut rappeler que de nombreux rapports sur l’urgence climatiques sont disponibles

Ces derniers mois, ont été publiés de nombreux rapports, bilans, analyses, études qui documentent le réchauffement climatique et l’urgence à y faire face et qui proposent des changements à mettre en œuvre et des trajectoires à suivre. On ne peut toutefois s’empêcher de penser que nos dirigeants ne se les approprient pas dans les responsabilités qui sont les leurs et même n’en tiennent pas compte, si ce n’est par quelques citations au détour d’un discours.

La COP 26 qui se tient du 31 octobre au 12 novembre 2021 à Glasgow verra-t-elle une évolution des comportements de ses participants ? Les négociations qui s’y tiendront déboucheront-elles sur un rehaussement de l’ambition climatique à un moment où l’urgence est de plus en plus grande ? Les solutions et actions qui y seront arrêtées, seront-elles à la hauteur des enjeux ? Et seront-elles mises en œuvre ?

Voici un petit inventaire, bien succinct et forcément très incomplet, de quelques rapports, études, analyses, enquêtes dont la lecture devrait alimenter la réflexion de nos dirigeants. C’est tout ce que l’on espère !

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A tout seigneur tout honneur ! Il faut commencer par citer le GIEC, le « Groupe d’experts Intergouvernemental sur l’Evolution du Climat » auquel 195 gouvernements (sur les 197 actuellement reconnus par l’ONU) participent.

« Le changement climatique se généralise, s’accélère et s’intensifie » : le ‘Résumé à destination des décideurs’ en date du 7 août 2021 est franchement catastrophique (en anglais ici ; en français – traduction non officielle –  ; et là la synthèse faite par ‘The Shifters’). Il en est de même du rapport sur l’état des connaissances sur le changement climatique publié simultanément.

Loin de moi l’idée de faire ici une synthèse ou un résumé de ce document d’une quarantaine de pages que, quant à eux, tous nos dirigeants devraient lire et relire. Juste quelques points, parmi une foultitude d’autres, que je veux mettre en exergue.

Car il y aurait tant à dire sur l’état actuel du climat ou sur les différents scénarios d’évolution future ou sur les impacts prévisibles sur les sociétés humaines et sur les écosystèmes. Juste peut-être que, même en cas de réduction immédiate des émissions de GES, il est plus ‘probable qu’improbable’ (pour reprendre les termes du Résumé) que la barre des +1.5°C sera atteinte voire dépassée d’ici 2040 ; peut-être même d’ici 2025 ; mais que, dans le meilleur des scénarios (SSP1-1.9), elle pourrait redescendre légèrement sous ce seuil d’ici la fin du XXIe siècle. Et que dans le pire des scénarios (SSP5-8.5 – celui du ‘business as usual’ ?), les émissions annuelles de GES tripleraient et la température augmenterait de 4.4°C d’ici la fin de ce siècle (fourchette large des estimations de 3.3 à 5.7°C). Ou que toute augmentation du réchauffement diminue également l’efficacité des puits de carbone naturels (océans, sols, végétation). Ou encore (oh combien est-ce pessimiste !), que quoi que nous fassions, du fait de l’inertie des océans et des glaces terrestres qui est bien plus grande que celle de l’atmosphère, de nombreux changements dus aux émissions de gaz à effet de serre, qu’elles soient passées et futures, sont irréversibles sur plusieurs siècles, en particulier les changements concernant les océans, les calottes glaciaires et le niveau mondial des océans… Il y aurait tant à dire !

Un des résultats majeurs de ce rapport est que la limitation du réchauffement à +1,5°C à horizon 2100 – le but affiché de l‘Accord de Paris, de la COP 21 de 2015 – est impossible sans une réduction majeure et immédiate des émissions de GES, suivie par l’élimination nette de CO2 atmosphérique. En particulier, cela implique d’arriver à la neutralité carbone (les émissions doivent être compensées par des captures de CO2) peu après 2050. Un second est la réaffirmation forte qu’il y a une relation quasi-linéaire entre la quantité cumulée de GES dans l’atmosphère et le réchauffement climatique.

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Les critiques des rapports du GIEC sont nombreuses. Et le plus souvent, les stratégies développées sont dans le droit fil de celles des Majors de l’industrie du tabac qui ont réussi pendant des années à cacher la nocivité et les dangers de la cigarette ; ces stratégies sont maintenant parfaitement bien documentées [1].

On est ainsi face à des ‘manipulations scientifiques’ qui visent à discréditer les travaux de la multitude de scientifiques qui contribuent aux rapports du GIEC ; des ‘manipulations médiatiques’ avec de soi-disant experts qui minimisent les impacts et l’ampleur des phénomènes décrits et de leurs conséquences – quand ils n’accusent par les contributeurs et relecteurs des rapports de ‘manipuler’ les données sur le climat ; des ‘manipulations sociétales’ lorsqu’il est affirmé que le bien-être, si ce n’est le bonheur, des êtres humains est gravement menacé par les luttes menées pour éviter un changement climatique (trop) important ; des ‘manipulations de greenwashing’ quand les industries les plus polluantes et tous leurs lobbys – tant au niveau de l’extraction des énergies fossiles que de leur transformation et de leur utilisation sous ses différentes formes – multiplient les communications censées montrées qu’elles sont des acteurs importants dans la lutte contre le réchauffement climatique [2]

Il est sans doute utile aussi de rappeler que le « Résumé technique » et le « Résumé à l’intention des décideurs » sont approuvés ligne à ligne, voire mot à mot, par les représentants des 195 gouvernements impliqués – qui ont parfois des intérêts très différents – et les experts scientifiques ; ils sont donc l’expression du consensus. En outre, la transparence du processus de sélection des auteurs et des relecteurs, puis des publications scientifiquespermet de garantir un haut niveau de neutralité politique.

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Dans son bulletin annuel paru le 25 octobre (à lire ici), l’Organisation météorologique mondiale fait un constat sans appel : le taux de gaz à effet de serre dans l’atmosphère progresse de façon alarmante. Et cela est vrai tant pour le gaz carbonique – CO2 – que pour le méthane – CH4 – ou l’oxyde nitreux – N2O. A leur rythme actuel, l’augmentation de la concentration de ces gaz dans l’atmosphère conduit à une hausse des températures bien supérieure aux objectifs fixés par l’Accord de Paris.

Dans ce rapport s’expriment aussi de sérieuses inquiétudes quant à l’efficacité future des ‘puits de carbone’ dont la capacité à agir comme un tampon contre une augmentation plus importante de température pourrait se réduire. Et cela est aussi vrai pour les écosystèmes terrestres en raison des conséquences du changement climatique en cours comme la fréquence accrue des sécheresses et l’augmentation de la fréquence et de l’intensité des incendies de forêt que pour les océans avec l’augmentation des températures à la surface de la mer, l’acidification due à l’absorption de CO2 et le ralentissement de la circulation océanique méridienne dû à la fonte accrue de la glace de mer. Les effets du réchauffement climatique amplifient et accélèrent le réchauffement climatique !

Le Secrétaire Général de cette agence de l’ONU lance ainsi un cri d’alarme : « la dernière fois que la Terre a connu une concentration comparable de CO2, c’était il y a 3 à 5 millions d’années, lorsque la température était de 2 à 3 °C plus élevée et que le niveau de la mer était de 10 à 20 mètres plus haut qu’aujourd’hui. Mais il n’y avait pas 7,8 milliards d’habitants à l’époque ».

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Dans son « rapport 2021 sur l’écart entre les besoins et les perspectives en matière de réduction des émissions » publié le 26 octobre 2021 (à voir ici), le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) rappelle que les émissions de gaz à effet de serre continuent de croître, excepté en 2020 en raison de la pandémie de Covid-19 (- 5,4 %). Il indique que les dernières promesses climatiques pour 2030 mettent le monde sur la voie d’une augmentation de la température d’au moins 2,7°C au cours du siècle.

A la veille de la COP26, les « contributions déterminées au niveau national » (NDC) – ces feuilles de route climatiques avec 2030 pour horizon que chaque Etat élabore lui-même et pour lui-même – qui ont été présentées sont notablement insuffisantes ; d’autres sont même en repli sur celles présentées il y a 6 ans ; et certains Etats n’ont pas présenté leurs engagements de décarbonation de leur société.

A ce jour, selon Climate Action Tracker (CAT), réseau international de climatologues, seule la Gambie a une trajectoire compatible avec le scénario + 1,5 °C d’ici à la fin du siècle

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Il convient de mentionner aussi une initiative assez peu connue : la Décennie des Nations Unies pour la restauration des écosystèmes qui se déroule de 2021 à 2030 (présentation à voir ici).

2030 ! Cette date a été choisie encore une fois comme cible pour atteindre les objectifs de développement durable car elle constitue notre dernière chance selon les scientifiques, d’éviter des changements climatiques catastrophiques. Mais cela est-il encore nécessaire de le rappeler ?

Ce n’est pas le premier appel que l’ONU lance dans ce domaine. Il y a déjà eu la proclamation de la Décennie des Nations Unies pour les déserts et la lutte contre la désertification (2010-2020), de la Décennie pour la biodiversité (2011-2020), de la Décennie internationale d’action sur le thème « L’eau pour le développement durable » (2018-2028), de la Décennie pour l’océanologie au service du développement durable (2021-2030) et de la Décennie pour l’agriculture familiale (2019-2028).

Sans doute faut-il rappeler à nos dirigeants tous ces engagements qu’ils ont pris ! Il ne s’agit pas là de rapports édités par des organismes ici et là, certains même étant gouvernementaux. Non ! il s’agit là d’engagements qu’ils ont ratifiés de façon très officielle.

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En mai 2021, l’Agence Internationale de l’Energie a publié, à la demande de la présidence de la COP 26, un rapport ‘Net Zéro by 2050’ (lien ici) sur la trajectoire à adopter pour décarboner le secteur de l’énergie d’ici 2050. Elle y appelait en particulier à ne plus investir dans de nouvelles installations charbonnières, pétrolières et gazières, à un déploiement massif et immédiat de toutes les sources d’énergie propres et à faire de l’investissement dans l’innovation l’une des priorités. Elle y évoquait aussi le recours nécessaire au nucléaire.

Mais elle avertissait que, même si toutes les promesses étaient tenues, cela ne permettra pas de limiter le réchauffement climatique à 1.5 °C ; surtout que nombre des engagements ne se sont pas traduits par des mesures concrètes.

Dans son édition 2021 du ‘World Energy Outlook’ (voir ici), l’Agence Internationale de l’Energie confirme que le développement au rythme actuel des énergies renouvelables (solaire, éolien), des véhicules électriques et des autres technologies bas carbone n’est pas suffisant pour atteindre la neutralité carbone en 2050. Elle appelle ainsi à pousser encore plus l’électrification bas carbone des usages.

Le Directeur exécutif de l’AIE avertit ainsi les décideurs que « le secteur de l’énergie doit réaliser une transformation totale d’ici à 2050 ». Et il regrette que « jusqu’ici, beaucoup d’entre eux l’ont mal compris. » Et il appelle à « un signal clair d’ambition et d’action de la part des gouvernements à Glasgow ». Sera-t-il entendu ?

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En France, de nombreux rapports sont publiés dans l’optique de proposer au niveau national des scénarios pour atteindre la neutralité carbone en 2050 et limiter ainsi le réchauffement climatique dans les limites de l’Accord de Paris.

Le 25 octobre, RTE, le gestionnaire du Réseau de Transport d’Electricité, a publié ses scénarios de production et de consommation électrique permettant l’atteinte de la neutralité carbone à l’horizon 2050 (lien ici). Il insiste sur le fait que « quel que soit le scénario choisi, il y a urgence à se mobiliser ».

6 scénarios sont ainsi présentés qui, tous conduisent à ce que, en 2050, la neutralité carbone – à savoir l’équilibre entre les émissions de GES et leur absorption par les puits de carbone – soit atteinte et à ce que « nous ne consommerons plus de pétrole ni de gaz fossile ». 3 sont bâtis sur la sortie du nucléaire et un mix à 100% en énergies renouvelables ; 3 le sont sur un mix incluant le nucléaire dans des proportions plus ou moins importantes en 2050.

Le 26 octobre, cela a été le tour de l’association Négawatt de présenter son scénario de transition énergétique pour la France (à voir ici). S’appuyant sur deux grands piliers, la sobriété et l’efficacité énergétique, il vise la neutralité carbone en 2050 sans recourir au nucléaire.

Le rapport couvre des domaines excédant la seule production d’énergie. La transition énergétique doit s’accompagner d’une transition sociétale ; ce qui implique de passer aussi par une transformation de nos modes de production et de consommation. Il s’attache ainsi à suivre les émissions des GES non seulement sur le territoire national mais aussi sur les biens et services importés. Il souligne aussi les impacts positifs sur la santé de cette transition, notamment du fait de la baisse de la pollution de l’air, d’une nette diminution des émissions de particules fines et d’une augmentation de l’activité physique liée à une pratique plus soutenue du vélo et de la marche à pied.

L’ADEME, l’agence de la transition écologique, devrait produire son rapport vers la mi-novembre à l’exception notable du volet électricité, reporté sine die. Est-ce parce que la version de travail qui a fuité offre une vision différente de celle de RTE sur des points sensibles tels que le niveau de consommation et la place du nouveau nucléaire ? Les quatre scénarios examinés par l’ADEME (contre six pour RTE) correspondent en effet à des modèles de société allant du très sobre au très énergivore, avec des niveaux de consommation très contrastés allant de 400 à 800 TWh contre 550 à 770 TWh chez RTE et un minimum chez Négawatt de 540 TWh. Des variations sont également appliquées selon le niveau de flexibilité et d’électrification du système.

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Le Directeur de Négawatt alerte : « Si l’on veut atteindre nos objectifs, ce quinquennat est celui de la dernière chance. On ne peut plus attendre encore et encore. Il faut passer de la politique des petits pas à celle des grandes enjambées. » Tant sur la base des travaux de son association que sur celles d’autres études et analyses (RTE, ADEME, il y en a certainement d’autres), toutes les informations pour élaborer et proposer des orientations politiques argumentées sont disponibles. Les candidats à la Présidentielle doivent impérativement s’emparer de ces problématiques et ne pas les réduire, comme c’est trop souvent encore le cas, à quelques slogans !

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Tous les rapports de transition énergétique tablent de façon plus ou moins importante sur l’efficacité énergétique que l’on peut définir comme étant la diminution de la quantité d’énergie nécessaire pour satisfaire un même besoin.

La sobriété y est nettement moins présente. Elle vise à modérer, à réduire notre consommation d’énergie et de biens matériels par un changement de nos comportements et de nos modes de vie, tant au niveau individuel que collectif. Elle est souvent opposée à ‘l’ébriété’ qui caractérise souvent nos sociétés de surabondance.

Quelques exemples. L’efficacité est de remplacer les lampes à incandescence par des lampes LED ; la sobriété, c’est de ne pas laisser nos appareils en mode veille quand nous ne nous en servons pas ; ou d’éteindre l’éclairage publique à certaines heures la nuit. La sobriété, c’est concevoir les produits pour qu’ils puissent être réparés plutôt que de devoir être remplacés. La sobriété, c’est de s’interroger sur l’utilisation d’une voiture pesant 1200 kg pour faire 5 km pour aller travailler quand un transport collectif est disponible ou que le faire à vélo est possible ; ou sur la nécessité de toutes les fonctions gadget dont nombre de nos produits sont pourvus…

La sobriété a ainsi fait l’objet d’études très abouties qui couvrent tous les aspects de notre vie. On peut citer, parmi certainement plusieurs autres, celle de Négawatt (ici) et celle de l’ADEME () – toutes deux, à mon avis, très intéressantes et instructives bien que différentes.

La sobriété est souvent ignorée de nos politiques dans les actions qu’ils proposent et/ou mettent en place, même s’ils la citent régulièrement, car elle suppose un effort particulier. Il lui préfère l’efficacité énergétique qui repose essentiellement sur de nouvelles solutions technologiques.

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Pour finir, je tiens à indiquer cette étude scientifique (en lien ici) publiée en septembre 2021 et qui a été menée auprès de 10.000 jeunes de 16 à 25 ans dans une dizaine de pays [3].

Sa conclusion est sans appel : « Les personnes interrogées dans tous les pays ont fait part d’un niveau d’inquiétude important, près de 60 % d’entre elles déclarant se sentir « très » ou « extrêmement » inquiets du changement climatique. Plus de 45 % ont déclaré que leurs sentiments à l’égard du changement climatique avaient un impact négatif sur leur vie quotidienne. »

Et leur avenir fait peur à 75% d’entre eux (74% en France) ! Ils sont aussi 56% (48% dans notre pays) à penser que l’humanité est condamnée ! C’est effrayant, n’est-ce pas ? Qu’en disent nos dirigeants ?

Car ces jeunes hommes et ces jeunes femmes sont aussi très critiques envers leurs dirigeants et les réponses qu’ils apportent au changement climatique. Ils sont ainsi 65% à se sentir abandonnés par leur gouvernement (55% en France) et 64% à penser qu’il leur ment sur les résultats des actions entreprises (58% en France). A l’inverse, ils ne sont que 33% (27% en France) à juger que leurs dirigeants les protègent, eux mais aussi la planète et les générations futures, du changement climatique.

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Le temps des annonces politiciennes, des coups de menton se voulant volontaires et des grandiloquents effets de manche doit cesser ! Il devient de plus en plus important que tous les gouvernants, tous les décideurs, en France et dans le monde, prennent conscience de la réalité climatique et s’engagent résolument dans la lutte contre le réchauffement climatique. Il doit en être de même dans notre pays pour tous les candidats à l’élection présidentielle. Il est encore temps !

Pas pour eux.

Pour leurs enfants et petits-enfants, pour leur avenir, pour leur bien-être futur !!!

Pour l’humanité, pour les générations actuelles et futures, pour le bien-être futur de toutes et à tous sur Terre !!!

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Dans tout voyage, aussi long et difficile soit-il, il y a toujours un premier pas. Dans cette lutte contre le réchauffement climatique, jusqu’à maintenant, nous n’avons fait que piétiner. Il est temps que nos dirigeants fassent, que nous fassions toutes et tous un premier pas ! Un premier pas ferme, résolu, déterminé.

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Une seule planète, une seule humanité, un seul futur !

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29 octobre 2021                                

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[1]  A voir sur ce sujet ce documentaire d’Arte « Tabac, la conspiration – dans les rouages d’une industrie meurtrière« 

[2]  Je ne peux m’empêcher de citer ici l’étude d’Oxfam : « Oxfam décrypte les ressorts du greenwashing de Total« . Cette étude a été réalisé après que le groupe Total ait décidé de changer de son nom en ‘Total Energies’, ait annoncé sa transformation vers une entreprise « multi-énergies » et ait proclamé son engagement dans la transition énergétique. Ce qui n’est que du ‘pur greenwashing’ : la feuille de route sur le climat présentée va en effet à l’encontre des objectifs de l’Accord de Paris mais aussi du dernier rapport de l’Agence internationale de l’énergie (AIE).

[3]  « Young people’s voices on climate anxiety, government betrayal and moral injury : a global phenomenon ». Enquête menée en Australie, au Brésil, aux États-Unis, en Finlande, en France, en Inde, au Nigeria, aux Philippines, au Portugal et au Royaume-Uni.

La Banque Postale engage sa sortie des secteurs du pétrole et du gaz. Un exemple à suivre par la Place de Paris

Après avoir annoncé il y a quelques mois sa sortie du charbon, La Banque Postale s’engage à sortir totalement du pétrole et du gaz d’ici 2030.

En mai dernier, peu de jours après le Crédit Agricole, la Banque postale a présenté sa trajectoire de sortie totale du charbon à horizon 2030 (1). Cet engagement qui concerne toutes les entreprises de ce secteur listées par la ‘Global Coal Exit List’ (GCEL) de l’ONG allemande Urgewalg (2), couvre aussi bien la décision de ne dorénavant plus financer des projets de mines et centrales au charbon ou d’infrastructures liées au secteur – telles que les voies ferrées ou les terminaux d’importation et d’exportation de charbon – que l’objectif de désinvestir et gérer en extinction ses encours de financement d’entreprises exposées au charbon jusqu’en 2030. Mais la Banque Postale maintiendra ses relations commerciales avec les entreprises listées dans la GCEL dès lors qu’elles auront adopté une stratégie publique et crédible de sortie des secteurs du charbon avant 2030 dans les pays de l’UE et de l’OCDE, 2040 en Chine et 2050 ailleurs. La Banque Postale précise utilement qu’il faut en l’espèce fermer les actifs concernés et non juste les vendre ; il s’agit en la demeure de participer réellement à la décarbonation du mix mondial.

Le 14 octobre, la Banque Postale a annoncé sa sortie totale du pétrole et du gaz, tant conventionnel que non conventionnel – pétrole et gaz de schiste, forages en eaux profondes et en zones arctiques – d’ici 2030 (3). Et ceci, tant dans son fonctionnement quotidien (émissions de ses bâtiments et de ses véhicules) que dans ses activités financières.

Cette annonce est intervenue le lendemain de la publication de l’édition 2021 du « World Energy Outlook » (« WEO ») dans lequel l’AIE souligne, pour la première fois avec autant d’insistance, la nécessité de cesser dès à présent tout investissement dans de nouvelles installations liées aux énergies fossiles.

Cette trajectoire de décarbonation a été reconnue compatible par la Science Based Targets Initiative (SBTi) (4) qui a validé la trajectoire de décarbonation de La Banque Postale à l’horizon 2030 et l’a reconnue compatible avec l’objectif de limiter le réchauffement en-deçà de 1.5°C fixé par l’Accord de Paris.

Toutes les activités des filières Pétrole et Gaz sont visées ; que ce soit l’exploration, l’extraction et toutes les activités qui y sont liées (études sismiques, obtention des permis d’exploration) ou le stockage, le commerce et le transport du brut et des hydrocarbures.

La Banque Postale prévoit ainsi, comme pour le charbon, de ne plus investir dans ces entreprises, de ne plus leur fournir de services financiers (crédits, tenue de compte, moyens de paiements, affacturage…) et de gérer en extinction les services, encours et investissements existants pour une sortie totale d’ici 2030. Elle va s’appuyer pour cela sur la ‘Global Oil and Gas Exit List’ (GOGEL) de l’ONG Urgewalg qui recense 900 entreprises liées à l’industrie du pétrole et du gaz et couvre ainsi plus de 80% du secteur (5).

Cet établissement financier va même plus loin en décidant de ne plus soutenir les entreprises activement impliquées dans le lobbying en faveur du pétrole ou du gaz, ou celles ralentissant ou bloquant les efforts pour sortir de ces secteurs d’ici 2040.

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La Banque Postale est ainsi la première banque à reconnaitre l’impératif et l’urgence de ne plus exploiter les énergies fossiles. Et même si elle n’est pas un acteur important des financements des énergies fossiles, cela constitue un signal fort pour la place financière. Notamment pour toutes les banques, toutes les assurances et tous les investisseurs un tant soit peu honnêtes dans leur engagement à contribuer à respecter l’Accord de Paris.

Car sur 3800 milliards de dollars (3300 milliards d’euros) accordés depuis 2016 par les 60 plus grandes banques mondiales aux entreprises actives dans les secteurs du pétrole, du gaz et du charbon, 295 milliards de dollars (255 milliards d’euros) l’ont été par les banques françaises ; ce qui amène ‘Reclaim Finance’ à titrer après la publication du ‘Banking on Climate Chaos report 2021’ (6) : « Paris : capitale de l’hypocrisie climatique » (7).

L’ensemble des banques françaises ont augmenté leurs financements aux entreprises actives dans les énergies fossiles de 19% par an entre 2016 et 2020 et de 36% entre 2019 et 2020 ! Et en 2020, les 3 plus grosses banques françaises, sont dans le top 15 des plus gros financeurs des énergies fossiles :  BNP Paribas, 4ème ; Société Générale, 14ème ; Crédit Agricole, 13ème.

La palme revenant sans conteste à BNP Paribas qui ne rate jamais une occasion de mettre en avant ses engagements climatiques. Elle est la 10ème banque au monde à avoir le plus financé les énergies fossiles sur ces 5 dernières années. Et c’est celle qui a le plus augmenté ses soutiens à l’ensemble des filières du pétrole et du gaz au niveau international entre 2019 et 2020. C’est aussi le groupe bancaire qui, officiellement, exclut le financement de projets visant à exploiter de nouveaux gisements d’hydrocarbures non conventionnels mais qui, dans les faits, accepte de financer les entreprises qui mènent ces projets.

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Les appels de Bruno Le Maire, dans ce domaine comme dans tant d’autres où il est uniquement compté sur la bonne volonté des acteurs concernés, sonnent creux et vains.

Que ce soit au travers du plan climat du 12 octobre 2020 pour les financements exports publics (8) dont le premier des 3 volets prône la « mise en place d’une trajectoire de sortie du financement des énergies fossiles à l’étranger » et qui prévoit l’exclusion des garanties export pour les projets d’exploitation d’hydrocarbures non conventionnels dès 2021 et de nouveaux gisements pétroliers à partir de 2025.

Ou son exhortation à la Place de Paris à développer une stratégie de sortie du financement des activités pétrolières non-conventionnelles lors du Climate Finance Day du 29 octobre 2020. Il y mettait en avant que la « la Place de Paris est l’une des places les plus engagées en matière de finance verte ».

Une position plus volontariste du gouvernement qui n’a de cesse depuis 2017 de clamer son ambition de faire de Paris la capitale de la finance durable, ne serait-elle pas nécessaire ?

Ceci en lien avec les travaux de l’AMF et de l’ACPR en vue d’identifier et mesurer les risques découlant du changement climatique et d’assurer le suivi et l’évaluation des engagements sur le climat. Travaux et analyses qui doivent être menés sans complaisance.

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La position de la Banque Centrale Européenne est aussi à questionner dans le contexte des refinancements massifs qu’elle accorde depuis des années au secteur bancaire.

Et notamment son dogme absurde de la dite ‘neutralité monétaire’ (9) qui interdit des objectifs spécifiques pour tel ou tel secteur, qu’ils soient avantageants ou pénalisants.

La prise en compte de l’urgence climatique et la reconnaissance du rôle primordial du secteur bancaire quant à la trajectoire des secteurs fortement émetteurs de GES – et particulièrement celui des énergies fossiles – permettraient pourtant d’influer sur leur évolution ; ceci par la prise en compte de critères ‘climatiques’ dans l’éligibilité des créances admises aux opérations de refinancement des banques.

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NOTES :

(1) Politique Maitrise des Risques, Secteur Charbon : https://www.labanquepostale.com/content/dam/lbp/documents/institutionnel/rse/politique-charbon-lbp-2021.pdf

(2) La Global Coal Exit List est la liste d’entreprises identifiées par l’ONG Urgewald comme ayant une activité significative dans le secteur du charbon. Elle a été adoptée par la place comme référentiel commun par de nombreux acteurs financiers.

(3) Communiqué de presse de La Banque Postale : https://www.groupelaposte.com/fr/actualite/la-banque-postale-accelere-sa-strategie-de-decarbonation

(4) Le SBTi est pilotée par quatre grandes organisations internationales, le Carbon Disclosure Project (CDP), le World Resources Institute (WRI), le Pacte mondial des Nations unies (UNGC) et le Fonds mondial pour la nature (WWF). Cf. plaquette présentant cette initiative : https://www.tresor.economie.gouv.fr/Evenements/56ef2388-a190-46d0-aa25-dac5570ec03d/files/84a22fff-81da-4260-931a-cb793f62503c

(5) La ‘Global Oil and Gas Exit List’ sera rendue publique le 4 novembre 2021.

(6) Les auteurs de ce rapport sont les ONG Rainforest Action Network, Reclaim Finance, BankTrack, Indigenous Environmental Network, Oil Change International et Sierra Club, avec 312 signataires (organisations) de 50 pays. Rapport complet (en anglais) par ce lien : https://reclaimfinance.org/site/wp-content/uploads/2021/03/BOCC__2021_vF.pdf

(7) https://reclaimfinance.org/site/2021/03/24/paris-capitale-de-lhypocrisie-climatique/

(8) https://www.tresor.economie.gouv.fr/Articles/2020/10/13/lancement-du-plan-climat-pour-les-financements-export-publics

(9) https://www.institut-rousseau.fr/la-revue-monetaire-de-limmobilisme/#_ftn5

Quelques idées pour financer les multiples transitions à faire aujourd’hui

Nous devons faire face aujourd’hui à de multiples transitions, pour ne pas dire de multiples reconstructions : transition climatique / écologique, transition énergétique, transition de modèle industriel et technologique, transition de modèle agricole, transition de modèle de mobilité, transition de modèle d’urbanisation, transition de modèle d’aménagement du territoire, etc., etc., etc…

Et il ne faut pas oublier la restauration et la reconstruction de tous nos services publics (y compris les régaliens) mis à mal depuis des années, si ce n’est depuis des décennies, par des mesures d’austérité et de rigueur sans cesse renouvelées et « approfondies ».

Mais comment les financer ?

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La dette publique détenue par la BCE doit être annulée (ou transformée en dette perpétuelle) dans l’optique de permettre le financement d’investissements pour ces transitions et reconstructions.

Je ne vais pas reprendre ici le débat qui s’impose de plus en plus chez les économistes ni les multiples raisons qui militent en faveur de cette mesure.

Tout au plus puis-je rappeler que les économistes ‘orthodoxes’ appuyés par la grande majorité des gouvernants européens et des dirigeants des institutions monétaires et financières ne mettent en avant que des questions juridiques ou techniques pour expliquer leur opposition à cette mesure.

Ah ! N’oublions pas toutefois cette « comptine » servie comme un argument définitif appelant à clore tout débat et toute discussion : « si vous me prêtez 100 € et que je ne vous rembourse pas, vous ne ferez plus confiance ». Sous entendu, si on annule des dettes, les investisseurs ne feront plus confiance à la France et ne lui prêteront plus. Bien entendu, il n’est pas précisé que les dettes annulées ne seront pas celles que les investisseurs privés portent mais celles détenues par la Banque de France – dont le capital est détenu à 100% par l’Etat français, donc par les françaises et les français, donc par nous.

N’oublions pas non plus l’épouvantail du Frexit allègrement agité : « L’annulation de la dette détenue par la Banque centrale, ce n’est pas possible. Ça voudrait dire pour la France sortir de l’euro ».

Soyons clair et net ! Rien n’interdit d’annuler la dette publique détenue par la Banque de France pour la Banque Centrale Européenne. Il n’y a pas aucun obstacle juridique insurpassable à cette annulation, aucun obstacle technique qui ne puisse être résolu, aucun risque que les investisseurs refusent après de prêter aux pays européens…

Le seul obstacle qu’il y a, c’est l’absence de réelle volonté politique de le faire !

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Une révision de la fiscalité en faisant en sorte qu’elle soit réellement progressive, est indispensable.

Une première étape doit indiscutablement consister à revenir sur les nombreux cadeaux consentis aux plus riches ces dernières années. On peut citer la suppression de l’ISF qui a ‘couté’ 4 milliards d’euros aux finances publics avec un retour fondé sur la fameuse et fumeuse ‘théorie du ruissellement’ et donc nul ; l’instauration du Prélèvement Forfaitaire Unique des dividendes – la ‘flat tax’ qui s’est substitué à la taxation selon le barème progressif de l’impôt sur les revenus et qui fait ‘économiser’ aux contribuables les plus riches plusieurs centaines de milliers d’euros d’impôts chaque année ; la réduction des niveaux de prélèvements sur les stock-options ; la suppression de la tranche de la taxe sur les salaires supérieurs à plus de 150 000 €/an appliquée dans les métiers de la finance… On peut aussi mentionner ici le refus d’un alourdissement temporaire de la Contribution exceptionnelle sur les plus hauts revenus (revenu fiscal de référence supérieure à 250 000 €).

Et, très certainement aussi, il faut remettre en question toutes les mesures élargissant les avantages fiscaux fait sur les placements financiers.

L’Institut Rousseau propose une réforme radicale de l’impôt sur le revenu des personnes physiques, l’impôt abc. Il n’est pas de mon propos de développer cette proposition à laquelle je souscris ; je vous invite à la consulter en suivant ce lien. Je me contenterai juste de préciser que cette réforme poursuit « le double objectif de rendre l’impôt plus lisible pour l’ensemble des citoyens, ainsi que d’alléger l’imposition des classes moyennes en le finançant par une imposition renforcée des plus aisés […]. La réforme […] vise ainsi à alléger l’imposition de tous ceux qui sont rémunérés moins de 6 000 euros par mois, d’accentuer légèrement l’imposition de ceux dont les revenus sont compris entre 6 et 10 000 euros et de les imposer plus fortement au-delà de 10 000 euros ». Elle souhaite aussi « (aligner) la fiscalité du travail et du capital ».

Mais il faut parallèlement revoir les contributions CSG et CRDS qui doivent devenir progressives. Cela est techniquement possible par la transmission par les services fiscaux, à l’image de ce qui est fait pour le prélèvement à la source, des taux de prélèvement CSG et CRDS à appliquer. Le système abc développé par l’Institut Rousseau pourrait être utilisé ici aussi.

On ne peut laisser de côté la fiscalité sur les successions qui doit aussi être revue, là aussi dans le sens d’une plus grande progressivité et, sans doute, en révisant à la hausse certains des seuils qui ont été fortement baissés ces dernières années.

Il faut enfin se pencher sur la fiscalité des entreprises où l’égalité face à l’impôt doit être recherchée ; une multinationale est moins imposée qu’une PME !

La lutte contre l’évasion et la fraude fiscales, autre signe indéniable de la recherche d’une plus grande justice fiscale, doit être une priorité. Dans ce contexte, la lutte contre les paradis fiscaux, y compris ceux qui font partie de l’Union Européenne, doit être menée sans faiblir.

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Un prélèvement exceptionnel sur les hauts patrimoines doit être institué. Outre le fait que cela permettra de sortir au plus vite des perturbations dues à la pandémie du COVID 19, cela donnera des moyens conséquents pour engager les multiples transitions / reconstructions dont la France a besoin.

Ce type de disposition a été pris à plusieurs reprises et dans de nombreux pays. A l’issue de la 1ère Guerre Mondiale, de tels prélèvements ont été effectués en Italie, en Autriche, en Hongrie et en Tchécoslovaquie. Après la seconde Guerre Mondiale, ce sont la France (avec un impôt exceptionnel et progressif à la fois sur le capital et sur les enrichissements au cours de l’Occupation qui rapporta l’équivalent de 5% du PIB), l’Allemagne, l’Autriche, le Japon, la Belgique, la Norvège, le Danemark, le Luxembourg et les Pays-Bas qui y ont eu recours.

Après la crise financière de 2008, la Finlande, l’Irlande, Chypre ont prélevé de tels impôts. Le sujet a alors été largement discuté dans certaines institutions économiques et financières, le FMI et la Bundesbank notamment.

Et il y a quelques mois, l’Argentine a voté le principe d’un prélèvement unique sur les ménages possédant les plus gros patrimoines. L’argent récolté est parfaitement fléché vers notamment le financement des aides sociales, des PME, des étudiants et des services médicaux.

Et n’oublions surtout pas les mesures fiscales prises par Franklin D. Roosevelt dans le cadre du New Deal ! Le taux d’imposition marginal supérieur des revenus passa de 23% en 1932 à 63% en 1933 puis 79% en 1935 (il a atteint 94% les deux dernières années de la 2ème Guerre Mondiale). Il n’est sans doute pas inutile, plus largement, de rappeler que le taux applicable aux plus hauts revenus fut en moyenne de 81% entre 1932 et 1980, année précédant l’arrivée à la présidence de Ronald Reagan. Parallèlement, le taux supérieur de l’impôt fédéral sur les successions passa progressivement de 20% en 1932 à 70% en 1937. Sur la période 1932 – 1980, le taux moyen applicable aux plus hautes successions s’établissait à 75%. Des mesures de choc s’il en est !!!

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Il convient d’amorcer au niveau européen une discussion sur le financement direct par la BCE de projets de transition climatique et énergétique de dimension européenne.

On peut donner comme exemple la construction d’un grand réseau européen de ferroutage ; avec des règles d’appels d’offres de type ‘Small Business Act’ et donc différentes de celles actuellement en vigueur qui, de facto, favorisent les grandes multinationales du BTP quand elles n’excluent pas carrément les PME et les ETI du secteur.

Ou le financement de grands programmes de recherches tant fondamentales qu’appliquées par des établissements publics ; et dont les résultats demeureront dans le domaine public, resteront des biens communs. Il ne faut pas retomber dans ce qui s’est passé pour les vaccins contre la Covid-19. Ce sont des deniers publics qui ont largement financé la recherche – tant par la participation d’institutions et d’universités que par des subventions et autres aides directes et indirectes – mais ce sont les laboratoires qui en possèdent seuls les droits de propriété intellectuelle et qui donc, pourront les ‘exploiter’ et en retirer seuls tous les bénéfices. Un magnifique exemple du néolibéralisme tel que beaucoup le rêve et tel que nos gouvernants le font : les financements sont publics mais les profits sont privés, ultra-privés, archi-privés !

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Mais il faudra aussi œuvrer au niveau européen pour arriver au financement par la BCE de projets nationaux primordiaux, notamment ceux en relation avec l’urgence climatique.

Je pense en particulier à la rénovation thermique des bâtiments qui, outre son impact ‘écologique’, peut être à l’origine de la création de nombreux emplois sur tout le territoire.

On peut aussi mentionner la réhabilitation du train. Ce moyen de transport écologique et social doit en effet être privilégié, au besoin en ré-ouvrant des lignes fermées pour cause de, soi-disant, absence de rentabilité (on connaît tous ce bon prétexte !). Le recul de ce mode de déplacement a notablement contribué à l’enclavement de nombreux territoires. On doit ainsi viser un réseau dense de trains reliant les villes de France entre elles là où le TGV est absent ; ces liaisons (de jour et de nuit) – par qu’on appelait à un moment les ‘Trains Intercités’ – ont été progressivement abandonnés et doivent être relancées. Une densification de la circulation des TER est aussi à organiser. Et des investissements massifs dans le fret ferroviaire – dont la part dans le transport de marchandises ne cesse de décliner ces dernières années en France – sont à programmer rapidement.

Sur un autre plan, l’ouverture à la concurrence du transport ferroviaire, ce bien commun indispensable en termes d’aménagement du territoire et du fait de son importance dans la lutte contre le réchauffement climatique, doit être fortement interrogée.

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On doit aussi envisager à terme une complète refonte des règles budgétaires européennes.

Je pense principalement aux deux ratios ‘déficit public sur PIB inférieur à 3%’ et ‘dettes sur PIB inférieurs à x%’ (nominalement 60% mais des voix commencent à cibler, tout du moins en France, 100%). Il faut être conscient que ces deux ratios n’ont absolument aucune justification économique et sont même absurdes quand on les observe de près. Mais ils constituent deux des piliers sur lesquels nos gouvernants successifs s’appuient pour justifier mesures d’austérité, budgets de rigueur, coupes dans les budgets – et corrélativement, privatisations – des services publics…

L’application de ces deux ratios a été suspendue dans le contexte des mesures d’urgence prises pour lutter contre la pandémie du SARS-CoV-2 et ses conséquences économiques et sociales. Suspendue et non supprimée !

Des voix de plus en plus nombreuses appellent un retour rapide – dès cette année voire en 2022 (comme par hasard après les élections présidentielles) – au strict respect de ces règles budgétaires. Et, faisant fi des dégâts subis et des pertes accumulées depuis un an dont on peut craindre qu’il faille longtemps pour les réparer, ces hérauts et ces zélotes du néolibéralisme souhaite un retour à l’austérité. Ceci en usant d’un verbiage camouflant leurs intentions sous les prétextes les plus beaux et les plus fallacieux. Il faut noter que le mot ‘austérité’ est soigneusement évité, quand il n’est pas nié ; ces partisans de l’ultralibéralisme lui préfèrent celui plus fallacieux mais d’apparence plus acceptable de « stabilisation des dépenses publiques ».

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Ce catalogue de mesures – très certainement incomplet – est certes ambitieux. Mais nous sommes à un moment de notre histoire, et de l’histoire de l’humanité, où, justement, il faut être ambitieux.

Nous sommes à un moment où il faut être novateur et original. Et où il faut donc suivre d’autres voies que celles du néolibéralisme débridé et de la mondialisation effrénée qui nous ont conduit dans les impasses où nous sommes aujourd’hui.

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PS : je vous invite, pour plus d’informations, à lire mon article du 4 décembre 2020 « Ce qu’il faut ? L’annulation de la dette publique détenue par la BCE et le financement direct par la BCE de ‘grands projets’ » ( lien ici ) et celui du 19 février 2021 « Ce sacro-saint ratio ‘Déficit public sur PIB inférieur à 3%’ est une invention française ! » ( lien là )

Pour la 5G, nous avons besoin d’un vrai débat et pas d’anathèmes ‘à la mords-moi-le-nœud’.

Quand, enfant, je voulais expliquer le pourquoi d’une action que j’avais faite, il m’arrivait de mettre en avant que mes copains avaient fait la même chose. Ma grand’mère avait alors coutume de dire : « si tu es sur un pont très haut et que tu vois les gens qui marchent devant toi sauter tout à coup dans le vide, tu les suis sans te poser aucune question ? Tu enjambes la balustrade, juste comme ça, parce qu’ils le font ? Ou alors tu fais preuve d’intelligence et tu réfléchis ? Hein ! Tu fais quoi ? »

Adolescent, elle me rappelait l’histoire des moutons de Panurge. Panurge, ce personnage rabelaisien, qui, pour se venger des moqueries d’un marchand voyageant sur le même bateau, lui achète à prix d’or un mouton. Et qui le jette par-dessus bord sitôt qu’il en est propriétaire. Tous les autres moutons, alors, se bousculant et bêlant à qui mieux mieux, se précipitent dans la mer, suivant sans aucune réflexion leur congénère.

Les déclarations de nos décideurs politiques concernant leur refus d’un débat sur le déploiement de la 5G me rappelle immanquablement ma grand’mère et sa sagesse pleine de bon sens.

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Le dernier en date (et pas le moindre) : Emmanuel Macron qui, à côté de sa remarque méprisante et mesquine sur ses détracteurs qui préfèreraient le “modèle Amish” et souhaiteraient un “retour à la lampe à huile”, a dit : « La France va prendre le tournant de la 5G parce que c’est le tournant de l’innovation ». Dit autrement, c’est une innovation donc il faut le faire ! On ne réfléchit pas aux avantages et aux inconvénients apportés par cette innovation, à sa pertinence dans le cadre des grands défis écologiques, économiques, climatiques, sociétaux auxquels nous sommes aujourd’hui confrontés, aux risques qu’elle peut faire courir à notre santé, aux dégâts qu’elle peut occasionner directement et indirectement à notre planète… Juste ; on le fait car c’est une innovation.

Et la palme peut-être à Agnès Pannier-Runacher alors qu’elle était Secrétaire d’Etat dans le gouvernement d’Edouard Philippe. Dans le cadre des questions au gouvernement, le 30 juin dernier, elle assenait : « comme la Suède, comme la Finlande, comme l’Allemagne, comme les Etats-Unis, comme la Chine, comme la Corée, comme la Nouvelle-Zélande, oui, nous allons lancer les enchères de la 5G. » Ce qu’on peut traduire par : « nos voisins sautent du pont dans le vide, nous allons faire de même. »

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[ Sur le sujet d’ailleurs, faut-il rappeler l’engagement d’Emmanuel Macron de faire siennes les propositions de la Convention Citoyenne sur le Climat ? L’instauration d’un “moratoire sur la mise en place de la 5G en attendant les résultats de l’évaluation sur la santé et le climat” ne faisait pourtant pas partie des jokers qu’il s’était octroyés. Encore une promesse non tenue ! ]

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Et pourtant les questions à débattre sont nombreuses et chacune d’elles est importante !

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La première à mentionner est sans aucun doute son impact environnemental et climatique. Et là, en fait, on connait la réponse à cette question qui est depuis longtemps très bien documentée et argumentée. La 5G sera une catastrophe écologique et son coût environnemental sera absolument désastreux.

On aura une forte progression de la consommation d’électricité. Les défenseurs de la 5G mettent en avant, il est vrai, que les nouvelles installations seront nettement moins consommatrices que celles utilisées pour les 4 précédentes générations de téléphonie. Mais le nouveau réseau ne va pas se substituer aux précédents ; il va s’y ajouter. En outre, les antennes relais et les stations de base vont structurellement être bien plus nombreuses et devront en plus gérer des trafics de données en forte augmentation. Et cet accroissement de données à traiter et à stocker va nécessiter l’implantation de nouveaux centres de données. On attend ainsi une multiplication par 3 de la consommation énergétique des opérateurs téléphoniques en France.

Et il va falloir fabriquer et produire. Des antennes relais et des stations de base en nombre suffisamment important pour avoir une couverture fine des territoires non seulement en France mais ‘all around the world’ (des centaines de milliers sans doute) ; des milliers de satellites prévus pour assurer une bonne couverture dans les endroits les plus reculés ; des centaines de milliers de serveurs, systèmes de stockage, commutateurs de réseau, routeurs et autres équipements et installations permettant d’agrandir les centres de données et d’en créer de nouveaux ; des milliards de smartphones en remplacement des terminaux mobiles prématurément obsolètes du fait de leur incompatibilité à la 5G ; des dizaines de milliards d’objets connectés les plus divers et les plus variés. Cela va nécessiter des quantités phénoménales de ressources non renouvelables comme les énergies fossiles, l’eau, les minerais (dont les terres rares) avec toutes les conséquences que l’on peut supposer en termes d’émissions de gaz à effet de serre, de pollutions des fleuves et des nappes phréatiques, de destruction des sols.

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On doit aussi prendre en compte les risques sanitaires. La pollution électromagnétique fait partie, selon de nombreux chercheurs, des causes de grandes maladies de la civilisation moderne – le cancer, le diabète, les maladies de cœur. Il a aussi été montré par de nombreuses études qu’elle est à l’origine de dommages à l’ADN, aux cellules et aux organes d’une grande variété de végétaux et d’animaux ; voire d’une augmentation de leur mortalité. Or, cette pollution va être en très forte augmentation.

Et n’oublions pas les phénomènes d’addiction qui existent déjà et qui touchent majoritairement les plus jeunes. On ne peut que craindre qu’ils ne se multiplient et s’amplifient.

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Il faut aussi étudier l’utilité sociale / sociétale de la 5G. On doit en effet se poser la question de savoir dans quelle société nous souhaitons vivre ; c’est une question primordiale ! Car le monde de la 5G est celui des objets connectés comportant le maximum de capteurs permettant de les commander à distance mais qui, aussi, collecteront autant de données que possible. Cet ‘internet des objets’ comme certains le désignent, risque de conduire à un monde entièrement connecté et numérisé et qui serait piloté par des algorithmes, par l’intelligence artificielle.

Cela n’est pas sans soulever la question de la protection des données individuelles. Ces fameuses ‘datas’ que nous donnons volontairement ou qui sont collectées sans que nous n’en ayons aucunement conscience. Ces myriades et myriades d’informations que tous les acteurs de l’économie souhaitent posséder et utiliser pour leur plus grand profit.

La cybersécurité devient dans ce ‘nouveau monde’ une problématique encore plus importante qu’elle ne l’est aujourd’hui en raison du nombre d’objets connectés. A quoi ces objets donneront-il accès ? Comment seront-ils protégés ? Quels sont les risques – qui sont potentiellement plus importants qu’aujourd’hui- s’ils sont hackés ?

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On ne peut passer sous silence la fracture numérique qui ne peut que se dégrader. Les opérateurs de la 5G, pour de simples questions de rentabilité, vont cibler en priorité les zones fortement peuplés. Or, pour paraphraser notre Président de la République, il y a aujourd’hui en France des Amish, des gens qui n’ont pas accès à un réseau de téléphonie mobile ou à Internet (et qui, très certainement, doivent encore s’éclairer avec des lampes à huile). Ce sont tous nos concitoyens et toutes nos concitoyennes qui vivent dans des zones blanches ! Qu’en sera-t-il avec la 5G ?

Et n’oublions surtout pas la proportion non négligeable de françaises et de français qui n’ont aucun outil numérique et/ou qui ne savent pas ou ne savent que très peu s’en servir. La multiplication des usages ne peut que les défavoriser encore plus. Et ceci d’autant plus si, pour continuer à ‘faire des économies sur les services publics’, le nombre des formalités et des démarches obligatoirement faites sur internet continue de croître.

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Et à quels avantages concurrentiels ou quels désavantages concurrentiels – pour reprendre une expression chère au néolibéralisme – s’exposerait la France si elle décidait d’avoir des réseaux 4G et Fibre optique hyper-performants mais de ne pas basculer à la 5G. Je n’ai pas le souvenir d’avoir lu un seul commentaire sérieux sur cette question. J’exclue, bien sûr, les commentaires du style : « il faut que nous le fassions parce que les autres le font ». Cela nécessite pourtant une réflexion importante sous ses différents aspects, tant du point de vue franco-centré que de celui de citoyen de la Terre aujourd’hui et demain.

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Pour finir, je tiens à signaler un sondage réalisé les 26 et 27 août dernier. Quatre chiffres à retenir : 65 % des Français jugent nécessaire un moratoire sur le déploiement de la 5G (donc 65% des françaises et français sont des Amish – je plaisante) ; 85 % des personnes consultées et opposées à la 5G lui préfèrent par exemple la fibre qui, selon elles, devrait plutôt mailler l’ensemble du territoire ; 76 % considèrent que la vitesse obtenue avec la 4G est suffisante ; 82 % des sondés considèrent que toutes les études sanitaires requises doivent être réalisées de manière impartiale avant l’arrivée de la nouvelle technologie en France.

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La question est donc de savoir si on saute du pont parce que les autres le font ou si on veut réfléchir sérieusement à cette problématique.

Oui ! Doit-on nous jeter à la mer comme les autres moutons ou doit-on faire preuve d’intelligence et de raison et étudier sérieusement la question sous tous ses angles ?

Ce qui nous permettra in fine de prendre de façon démocratique, une décision qui sera la nôtre (quelle qu’elle soit), qui sera murement réfléchie et prise sur des bases éclairées et qui ne sera pas juste celle des autres comme on nous le propose – impose – aujourd’hui.

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PS : je rappelle mon précédent billet sur la question datant de juin dernier : « la 5G ; et si, enfin, on en débattait ! ». Certains points traités ici succinctement – trop succinctement j’en suis conscient – y sont développés plus largement.

A lire (ou relire donc) si vous avez quelques minutes ! (  https://laurent-dicale.fr/2020/06/21/la-5g-et-si-enfin-on-en-debattait/ )

Les compagnies pétrolières disent vouloir développer les énergies renouvelables. Peut-on les croire ? Peut-on leur faire confiance ?

Les compagnies pétrolières dites ‘majors’ disent vouloir développer fortement les énergies renouvelables, les énergies non carbonées. Ils veulent en finir avec la réputation de pollueurs qui est la leur et devenir des acteurs globaux de l’énergie. Peut-on les croire ? Peut-on leur faire confiance ?

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La crise économique qui a fait suite à la crise sanitaire liée au Covid 19, n’a pas épargné les compagnies pétrolières et gazières ; loin de là !

     [   Mais avant d’aller plus loin dans notre interrogation et pour bien en comprendre les enjeux, deux précisions sont nécessaires.

Tout d’abord, il faut préciser que le terme ‘compagnies pétrolières’ recouvre un grand nombre de sociétés très diverses.

– Il y a d’abord les 5 majors : le hollandais Royal Dutch/Shell, les américains Exxon Mobil et Chevron, le britannique BP et, last but not the least, le français Total. Ces entreprises privées se caractérisent par leur présence sur tous les continents et par le fait que leurs activités couvrent toute la chaine pétrolière et gazière (exploration, extraction, raffinage / transformations, stockage et transport des produits, distribution). Ce sont ces compagnies dont il va être question dans cet article.

– Il y a ensuite les compagnies nationales détenues par quasiment tous les pays producteurs de pétrole ; elles gèrent la production nationale et, pour certaines d’entre elles, opèrent dans d’autres pays que le leur, concurrençant ainsi les majors. Elles détiennent environ 95% des réserves mondiales de pétrole et de gaz.

– Enfin, il y a des myriades d’autres sociétés gravitant dans ce monde du pétrole et du gaz ; en particulier des compagnies indépendantes de plus petite taille que les majors (on peut citer ici le français Maurel & Prom, peu connu du grand public) et les sociétés parapétrolières qui fournissent des services principalement pour l’exploration et l’extraction.

Il faut ensuite préciser qu’avant d’être une victime collatérale du coronavirus, le marché mondial du pétrole était secoué par une guerre mondiale des prix qui a été déclenchée par l’Arabie Saoudite et la Russie. Il n’est pas mon propos d’approfondir ce sujet, mais pour bien en montrer l’ampleur, considérons quelques chiffres :

– le baril de Brent de la Mer du Nord (l’un des principaux pétroles bruts servant de référence au niveau mondial) s’échangeait début janvier 2020 autour de 70 $ ; il est descendu en avril en dessous de 20 $. Aujourd’hui, les cours du baril de Brent tournent autour de 45 $.

– Et s’agissant du pétrole WTI (West Texas Intermediate), autre cours de référence du pétrole, alors que le prix de son baril était à plus de 60 $ dollars début janvier, le 20 avril 2020 il était… négatif ! Les opérateurs ont payé leurs acheteurs pour qu’ils les ‘débarrassent’ de leurs barils afin de ‘faire de la place’, les producteurs ayant tardé à réduire leur production dans un marché saturé, et pour limiter leurs coûts de stockage.   ]

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La crise économique a donc fortement touché les cinq compagnies pétrolières dites majors. Pour le deuxième trimestre 2020, les pertes qu’elles ont annoncées sont abyssales : 53 milliards de dollars soit environ 46 milliards d’euros ! Dont 8.4 milliards de dollars pour Total, notre ‘champion tricolore’.

La raison première de ces pertes catastrophiques est le ralentissement de l’activité économique au niveau mondial combiné à des prix bas, la faiblesse de la demande prolongeant et amplifiant la guerre des prix mentionnée ci-dessus. La demande en pétrole a en effet fortement chuté : de nombreux secteurs économiques – notamment le transport aérien – et industriels ont été quasiment à l’arrêt pendant plusieurs semaines.

Mais la principale composante en est les pertes dites ‘exceptionnelles’ liées à la révision opérée par ces entreprises de la valeur de leurs actifs – des biens inscrits à leur bilan. Il s’agit tout d’abord de leurs réserves pétrolières ; elles ont été évaluées sur un prix du pétrole en baisse notable et qui devrait le rester. Mais les majors ont aussi acté l’abandon de certains gisements, ceux dont l’extraction est la plus chère mais aussi ceux (parfois les mêmes) dont le coût en termes d’image est élevé ; leur valeur comptable qui se chiffraient parfois en centaines de millions de dollars, a été ramenée à zéro. Ou encore l’arrêt de certains investissements en cours dont la rentabilité à court et moyen terme n’est plus assurée. Ainsi, Total a procédé à des dépréciations exceptionnelles (c’est le terme consacré) pour 8.1 milliards de dollars incluant notamment l’abandon de l’exploitation de ses gisements canadiens de sables bitumineux dont l’extraction s’annonçait être une catastrophe écologique.

Mais les majors ont aussi acté dans leurs comptes, l’importance de plus en plus grande (et de plus en plus inquiète) portées par les populations aux problématiques liées au réchauffement climatique et l’accentuation de la demande de transition énergétique. Ils ont aussi tenu compte de l’amplification des risques et des menaces auxquels ils vont être confrontés. C’est pour eux, à terme, une question d’argent ; et de survie !

Les politiques visant à réduire les consommations d’énergie fossiles vont s’amplifier et la demande d’hydrocarbures va se réduire dans des proportions très notables ces prochaines années et décennies (BP prévoit une diminution de 40% à l’horizon 2030) ; les banques font l’objet de pressions pour qu’elles ne financent plus les programmes d’investissement portant sur les énergies fossiles et pour qu’elles se tournent vers les énergies décarbonées ; des pressions s’exercent aussi sur les banques centrales pour qu’elles excluent de leurs opérations de refinancement les prêts portant sur l’exploitation des énergies fossiles (pétrole, gaz, charbon) ; certains fonds d’investissement commencent déjà aujourd’hui à se détourner de ces financements- dans le contexte aussi, il est vrai, d’une demande de combustibles carbonés clairement et durablement orientée à la baisse…

Il est à craindre cependant qu’à (très) court terme, à l’instar de tous les grands groupes internationaux (et même nationaux), les majors n’utilisent le prétexte du Covid 19 pour conduire nombres de changements, nombres de restructurations ; et ceci à marche forcée et avec le minimum de négociations tant en interne (en particulier les salariés avec la volonté de réduire autant se faire que peut le coût de ces « ressources humaines » – i.e. en licenciant) que vis-à-vis de l’extérieur (états, sous-traitants, réseaux de distribution). Des réductions d’effectifs ont d’ores et déjà été annoncées par ces groupes.

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Mais dans le même temps, les majors ont pris des engagements à investir des milliards de dollars dans les énergies moins émettrices de gaz à effet de serre, dans les énergies à faible émission de carbone.

Il ne faut pas négliger le fait que depuis quelques années, les majors diversifient leurs activités dans d’autres secteurs que les hydrocarbures et investissent notamment dans les énergies renouvelables : Total dans le photovoltaïque où ses ambitions sont fortes, Royal Dutch Shell dans l’éolien, notamment en mer, BP dans le solaire et dans les bornes de recharge des véhicules électriques…

Du greenwashing ? Très certainement jusqu’à peu. Mais cela peut devenir, cela est en fait devenu une impérieuse nécessité pour le long terme pour ces compagnies pétrolières.

Les majors – pour être précis, leurs dirigeants et leurs actionnaires – n’effectuent pas ce changement radical de cap parce qu’ils sont convaincus ; ils le font parce qu’ils y sont contraints et forcés. Sinon, très rapidement, la valeur boursière des sociétés qui ne le font pas, va se dégrader (et, si je peux me permettre cette litote, leurs actionnaires ne seront pas contents). Et s’ils persistent à ne pas faire ce virage, ils ne survivront pas !

Mais ne soyons pas naïf. Tant qu’il y aura une demande de pétrole et de gaz, ces groupes se battront pour y répondre. Et le pétrole reste aujourd’hui (et demain) indispensable pour alimenter la croissance de la Chine, de l’Inde, des pays émergents.

Ne nous leurrons pas non plus. Les compagnies pétrolières continueront de pratiquer toutes les opérations – et toutes les ‘magouilles’ – permettant de ‘créer de la valeur’ pour les actionnaires : versement de dividendes, rachat d’actions, optimisation fiscale, corruptions plus ou moins discrètes, malversations diverses et variées, pratiques anti-concurrentielles, ‘conflits’ avec des populations locales…

Et nous pouvons être sûr que ces majors utiliseront toutes les possibilités légales pour que les états financent le plus possible leurs recherches. En France, Total utilisera autant se faire que peu le Crédit d’Impôt Recherches – CIR, le Crédit Impôts Innovation – CII, les subventions publiques, les avances remboursables, les commandes publiques, les partenariats de recherche…

Ceci, bien entendu, sans que les pratiques d’optimisation fiscale pratiquées à l’échelle mondiale par cette compagnie pétrolière ne soient remises en cause. Total est en effet régulièrement épinglé pour le faible niveau des impôts qu’il paye en France. Selon diverses estimations, ce groupe devrait payer 30 à 40 fois le montant dont il s’acquitte réellement.

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Il ne faut pas oublier non plus que les cours du pétrole et du gaz élevés favorisent la transition énergétique en rendant plus compétitives les autres sources d’énergie et en incitant les consommateurs à réduire leur consommation de combustibles fossiles. Des prix bas peuvent contrecarrer cette tendance.

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Alors oui ! On peut croire les compagnies pétrolières dites majors – je n’ose pas dire ces acteurs globaux de l’énergie – quand elles disent qu’elles veulent développer fortement les énergies non carbonées, les énergies renouvelables.

Mais je suis nettement plus réservé quant à savoir si on peut leur faire confiance. Ces majors travaillent avant tout pour eux-mêmes et non pas pour le bien commun. Il se trouve juste qu’aujourd’hui, les deux coïncident ! Tout simplement parce que, à plus ou moins longue échéance, c’est leur survie qui est en jeu.

Que ce soit en termes de respect de l’environnement et de réchauffement climatique mais aussi de pratiques sociales / sociétales et fiscales, il nous faudra donc rester très très très vigilant !